Savoir, clinique, quel enseignement ?
Jean-Michel JAMET
Infirmier en secteur psychiatrique, Sophrologue – Musicothérapeute, Paris
Maîtrise en Santé Mentale
Soins Psychiatrie – numéro 161 – mars 1994
La loi hospitalière du 31 juillet 1991 impose aux établissements l’élaboration d’un projet d’établissement qui doit déterminer dans les cinq ans l’évolution de la structure, l’organisation de ses choix et options ainsi que la politique de soins. Le projet médical, on peut se demander quelle place va être réservée aux infirmiers et comment ils vont se positionner. Je pense que leurs pratiques cliniques ne peuvent s’exercer qu’à partir d’un savoir et qui dit savoir dit enseignement. Mais, déjà se pose à nous une question : « lequel prévaut l’un sur l’autre ? » Est-ce la clinique, le savoir ou l’enseignement ? En nous référant simplement à la législation et en particulier au décret du 15 mars 1993, il est écrit : « les soins infirmiers, préventifs, curatifs ou paliatifs sont de nature technique, relationnelle et éducative. Leur réalisation tient compte de l’évolution des sciences et des techniques. Ils ont pour objet, dans le respect des règles professionnelles des infirmiers et infirmières, incluant notamment le secret professionnel de protéger, maintenir, restaurer la santé des personnes ou l’autonomie de leurs fonctions physiques et psychiques, en tenant compte de la personnalité de chacune d’elle, dans ses composants psychologique, sociale économique et culturelle ».
Nous nous apercevons au travers des mots que l’infirmier se situe à la charnière de différentes disciplines dans une approche holistique du patient. L’infirmier devra faire l’acquisition des concepts et des techniques de ces disciplines. Nous disons en cela qu’il est un sujet censé détenir un savoir.
Définir le savoir
La définition consiste en « un ensemble cohérent de connaissances acquises au contact de la réalité ou par l’étude » (Encyclopédie Larousse). C’est cette définition large que la profession infirmière véhicule en permanence. En effet, les infirmiers dans leur vie professionnelle quotidienne se confrontent dans un corps à corps avec l’être souffrant. De plus, le décret les oblige à une mise à jour constante de leur technicité, de leur savoir afin de mieux répondre aux besoins de la personne soignée.
Divers courants de pensée sur le savoir se confrontent en philosophie.
La réactualisation du savoir
Socrate affirmant : « Je sais que je ne sais rien » actualise notre questionnement. Il nous invite à reconnaître nos lacunes ; oser l’avouer au sujet que nous sommes n’est pas si aisé, mais nous engage de tenter de les combler. L’histoire nous démontre que ce savoir, au fil du temps, va se réactualiser en permanence et sur la scène de notre champ professionnel, nous sommes à la fois acteurs et auteurs.
La dialectique avec soi-même
La célèbre maxime de Platon « Connais toi toi-même » invite l’individu à se confronter dans une dialectique avec lui-même. Pour s’exprimer dans un monde concret, celui-ci utilise un masque représentant sa personnalité. Pour pouvoir s’exprimer pleinement, l’homme est obligé de transmuter sa personnalité afin qu’elle soit adaptée à sa propre nature. La dialectique avec lui-même doit lui permettre cette transmutation. S’il y parvient, il devient libre et responsable. Il peut dès lors aider ses congénères.
Pascal, quant à lui, met en avant l’observation des mouvements sans essayer de prouver scientifiquement le pourquoi. Dans notre rôle propre, ne sommes-nous pas à observer d’une part et de l’autre de rentrer dans une dialectique avec nous-mêmes ? L’empirisme prédomine sur la raison.
Le doute méthodique
A l’inverse, Descartes énonce : « Je pense donc je suis ». Pour lui, l’accès au savoir n’est possible que par le doute méthodique. Il se demande dans quelles conditions nous pouvons avoir la certitude sur un tout qui nous échappe. S’il y a un doute, nous devons passer par la Raison, issue qui mène à la certitude. « Puisque je doute, je pense et je ne puis douter que je suis car je pense ». La première certitude est donc l’existence de ma pensée. Ce doute permet à l’être pensant d’exister dans une système défini : la pensée. Néanmoins celle-ci nous interpelle : « Qui suis-je donc ? ». Cette interrogation sous-tend en quelque sorte notre identité personnelle mais également professionnelle. En contrepartie, vient en écho : « Je suis une « chose » pensante et celle-ci est en rapport avec l’infini ». Elle situe l’individu dans son rapport avec et dans le monde extérieur. Malgré tout, la difficulté s’impose d’elle-même. « Je pense donc je suis » inclut dans le sens linguistique un jeu de double Je. Répétition du Je, certes, mais qui s’articule avec la copule donc. De ce fait, le « Je pense » ne peut en aucun cas déduire l’existence du « Je suis ».
L’homme ne se définit-il que par la pensée abstraite ? Confronté au monde extérieur, les sensations extéro-proprio et intéroceptives engrammées dès la prime enfance vont constituer la structuration de son psychisme. Le corps, rempart entre l’extérieur et l’intérieur, structure chez l’individu son monde affectif, fantasmatique et toutes ses représentations. Dès lors, nous dirons : « Je pense ce que je pense être dans un temps donné ». En l’occurrence : « Je suis ce que je pense être dans un certain savoir, un certain discours dans ce temps donné ». Ce qui va énoncer le sujet, c’est son discours qui se traduit par ses mots.
Le savoir discursif
Pour Michel Foucault, le discours dans ses mots, son langage se répète inévitablement, l’essentiel étant d’en prendre conscience. La pratique du discours qui repose sur le raisonnement, manifeste ou cache le désir ; il est aussi objet du désir. Or ce concept psychanalytique de désir s’articule sur le fantasme, production de scènes imaginaires liées aux hallucinations de la satisfaction des premières expériences infantiles (scène primitive, castration, séduction). Le discours par ses mots ne vient-il pas dans ses métaphores, ses métonymies, ses rébus représenter nos scènes imaginaires ?
Si le discours tend vers « une volonté de vérité », il entraîne avec lui un système d’exclusion. Les détenteurs de celui-ci accèdent à la possession d’un pouvoir. Comme une spirale, l’appropriation du savoir discursif permet pour l’individu d’être reconnu, de s’inscrire dans une identité groupale ; son versant négatif se manifestera par la doctrine dont l’objectif est d’appartenir à une discipline – groupe « disciplinaire » constitué ; il se maintiendra dans son existence et redistribuera ses mots, son langage au compte-gouttes de ce dit savoir. L’Etre parlant ne cristallise-t-il pas ses pulsions libidinales infantiles sur le discours représentant ses scénarios imaginaires ?
Pour Foucault, enfin, le danger de la doctrine est « qu’elle effectue un double assujettissement : des sujets parlants aux discours et des discours au groupe, pour le moins virtuel, des individus parlants » Cet auteur nous invite à la réflexion. En effet, je pense que si un groupe constitué vit dans sa doctrine en autarcie, se crée alors un clivage envers une lutte de pouvoir engendrant des tensions et des systèmes d’exclusion tout en se détournant de son objectif premier. Ces tensions et les systèmes d’exclusion pourraient s’énoncer ainsi : « Qui, le premier, à l’autre, portera le coup de dent mortel ? Qui survivra ? Et l’un survivra-t-il à l’autre – Ô sadisme ! Ô masochisme ! ».
Pour éviter les jeux et les effets du discours, son analyse s’impose pour prendre une distance. Si tel n’est pas le cas, le groupe se vivrait dans une illusion de parvenir à l’objet de connaissance parfaite s’articulant sur le désir oubliant le manque qui sans cesse tend de s’annuler.
Si on utilise le leurre du désir, le discours scientifique en passe de devenir discours politique est redoublé d’effet : substitution de la haine sous l’image du maître et de la doctrine, haïr quelqu’un ou une collectivité, nous dire à qui nous devons ressembler. Le sujet est entraîné dans l’incarnation d’un guide ou d’un maître se disant freudien, lacanien, ou encore dans tous les courants de l’anti-psychiatrie (Baraglia, Lainé, Oury…), ou bien dans le renoncement, la résignation ou l’espoir d’une solution promise. Pour éviter cette mystification, nous bouclons la boucle en retour sur ce doute méthodique dont notre société dans sa culture est imprégnée. Néanmoins, ayons en mémoire cette phrase de Bergson : « Enfin tout se ramasse en un point unique, dont nous sentons qu’on pourrait se rapprocher de plus en plus quoiqu’il faille désespérer d’y atteindre »
Savoir et réalité
Le savoir ne peut pas exister en lui-même s’il ne se confronte pas à la réalité qui, elle-même, se définit par le savoir qu’elle forme.
L’histoire de la profession nous démontre que les connaissances acquises se sont progressivement formées non de façon linéaire mais dans des ruptures épistémologiques. La difficulté de la constitution d’une clinique provient du discours politique qui a intriqué le discours social. La conséquence fut le grand enfermement. Devant sa représentation de la folie, la société érige des murs où le « fou » et son « gardien » sont cloisonnés. Prisonnier de ces deux discours (politique et social), ce groupe professionnel n’échappa pas à ce piège de l’être parlant. Il a fallu plusieurs siècles avant que l’Etat incite à la création d’écoles et reconnaisse cette spécialité (décret du 27 juin 1922 – décret du 26 mai 1930). Malgré tout, à chaque époque, nous retrouvons au travers des vécus intuitifs des concepts de soin qui s’élaborèrent. Progressivement, ils vont former les concepts discursifs où s’allient l’observation, le raisonnement dans une discours qui sans cesse se réactualise.
De nos jours, les sciences étant en expansion, nous avons les moyens d’analyser les contextes thérapeutiques et socio-économiques qui nous conduisent à concevoir la profession dans une dimension pluridisciplinaire, évitant ainsi de se cristalliser sur une doctrine. Dans cette « volonté de vérité », chaque acteur et auteur, dans ce champ professionnel, a la possibilité d’acquérir ce savoir par son élaboration et son appropriation. Ainsi, est-il possible de trouver son espace de liberté pour mieux répondre aux besoins de cet autre que représentent le malade, la famille, l’environnement.
En créant ces nouveaux outils, je présuppose que la profession infirmière se coupe de ses routines, ses habitudes, ses préjugés….enterrant le « gardien » d’hier.
Trouver les nouveaux outils
Les textes de loi, les directives gouvernementales et les recommandations européennes sont en eux-mêmes le fondement de l’édifice. A les lire, nous nous apercevons que non seulement ils ne nous aliènent pas, mais que les mots pris à la lettre donnent l’ouverture suffisante pour réactualiser notre savoir et notre pratique. En ce qui me concerne, elle s’est fait par le biais de l’université. L’objection me renverra qu’elle n’est pas le lieu théorique où se situe la reconnaissance du savoir. Dans cet espace se forgent les outils théoriques permettant d’ancrer un peu plus notre identité professionnelle, d’être entendu comme sujet parlant et comme sujet de savoir. Cela ne m’empêche nullement de confronter ce savoir acquis avec la réalité, bien au contraire ! Sans doute, se confondent dans les esprits le savoir de l’universalité et la connaissance réfléchie ou intuitive de soi-même et de l’environnement impliqué. Cette connaissance a à voir directement avec l’objet représenté par le désir. Celle-ci définit notre conscience. Elle est la forme interrogative du : « Je pense ce que je pense être » qui interpelle « Qui suis-je face à l’autre ? » car il y a toujours de l’inquiétant dans cet autre représentant à la fois le discours du « fou », du groupe social mais aussi son rapport avec soi-même. Cette connaissance-là, où et comment l’acquérir ?