Risque, Danger et Catastrophe : la dynamique de la catastrophe dans les situations à risques
Docteur Catherine Guitton Psychiatre des Hôpitaux
Directrice du Centre Espace Famille 92
Auditeur de L'IHESI
Membre du Comité scientifique de l'IEC
Membre d'Honneur de l'ATSF
127, avenue Jean-Baptiste-Clément - 92100 Boulogne
Forensic : Revue de psychiatrie légale
nº 18 - 1º trimestre 1998 - Editions N H A - Paris
L'irruption de la violence dans le quotidien, de l'incivilité à la délinquance, l'augmentation des agressions, des attaques des biens ou des personnes, des homicides etc. sont les reflets de notre civilisation de fin du siècle. La violence intra-familiale se révèle en constante progression, soit qu'elle se situe sur le plan verbal, physique ou sexuel. Maltraitance, abus et désengagement des adultes envers les enfants s'allient aux difficultés financières, à la précarité et aux ruptures des couples. Ainsi, s'organisent des contextes bien rodés de danger pour chacun, et pour tous, qui peuvent aboutir à des catastrophes irréversibles, dans une apocalypse de mort ou de sauvagerie dévastatrice.
Nous essayerons dans cet article de préciser comment se construisent ces situations à risques et comment le risque pour elles, est qu'elles se pérennisent sous les yeux désolés de tous les acteurs de la sécurité, de la loi et de la santé..
* * *
I - Les notions de risque et de danger, juste avant le passage à l'acte
Le risque est une probabilité entre la survenue d'un événement et sa gravité. Les définitions sont multiples mais le risque est une représentation personnelle qui s'élabore pour chacun en fonction de ses perceptions du réel. Il y a une différence entre les perceptions du risque pour l'acteur et les perceptions du risque pour les observateurs. L'acteur calcule ses risques et pense les maîtriser, il en est même certain. L'observateur, n'analyse pas les enjeux et les paramètres selon les mêmes échelles et commence parfois à s'inquiéter de la situation. A tort peut-être, à raison souvent... Mais est-ce si facile de raisonner l'acteur ? Est ce que l'adolescent, pressé, sur sa moto, un jour de pluie voudra bien mettre son casque et rester prudent ? Ainsi, le risque s'intègre aussi dans un contexte, dans un système de références complexes à multi-références dont certaines ne sont pas maîtrisables par la pensée. Nous sommes dans le domaine de l'imprévisible... et l'observateur ne peut que faire des paris lui aussi.
La notion de danger est liée plus directement au réel. Il est une menace concrète qu'il faut affronter, on sait comment il se présente, on sait comment il va survenir.
Dans le cadre de notre clinique, il est fréquent de voir des situations de risque psychologique se créer sous nos yeux, et s'organiser en provoquant une escalade de symptômes individuels qui sont autant des sonnettes d'alarme pour les soignants. Ils peuvent alors anticiper le passage à l'acte, percevoir les troubles de la conscience qui avertissent du danger et tenter de protéger le patient et son entourage. Il est clair en plus, pour nous cliniciens, que les passages à l'acte violents sous toutes leurs formes, peuvent s'extérioriser contre les autres ou contre soi-même, (meurtre ou suicide ) désignant alors les patients comme agresseurs ou victimes. Si la forme du passage à l'acte violent est parfois imprévisible par exemple chez les jeunes adultes pour qui les suicides sont les premières causes de mort, les victimes potentielles sont assez souvent visibles. La victimologie nous enseigne qu'il existe des profils singuliers de victime désignée et leur existence dans l'entourage du sujet violent les expose au danger clairement.
Il existe alors une séméiologie particulière qui précise l'escalade entre les incidents, les accidents et les catastrophes. Une catastrophe amène une destruction irréversible, sans aucune réparation possible ni restauration ad integrum, de certaines parties du système en jeu, c'est à dire des sujets dans leur réalité physique ou psychique, et de leur environnement. On ne pourra plus jamais retrouver l'équilibre antérieur et la perte est définitive. Le cadre même de la situation est attaqué, les constantes écologiques aussi, ainsi que les espaces, les territoires. La catastrophe remanie aussi pour chacun et pour tous, les notions de temps : il y a un avant et un après. Tout a changé. Le système qui produisait une certaine forme de vie (ou de survie) a littéralement explosé.
Ainsi, dans nos situations cliniques avec les patients violents, ou même en amont, on peut comprendre comment un éco-système socio-familial secrète ses propres risques, en accumulant certaines difficultés et génère, à la longue, des formes de violence apocalyptiques par passages à l'acte individuels quasiment programmés...
La difficulté des interventions se démultiplie de façon dramatique lors qu'il n'existe aucun observateur sur le terrain capable d'une vigilance pertinente ou, pire, lorsque les intervenants sont eux mêmes dans l'impossibilité de saisir la gravité de la situation. Nous allons explorer ces cas à la lumière de concepts nouveaux issus des Cindyniques.
II - L'apport des cindyniques
Les Sciences du risque et du danger, soit les cindyniques du grec kindunos le danger, sont nées de la rencontre de plusieurs industriels, chercheurs et responsables d'entreprise, au niveau européen dans les années 1988, 1989, à partir du moment où on a eu conscience de la gravité de certains risques dits majeurs, tant sur le plan technologique que sur le plan des risques naturels. Une série de catastrophes impliquant la communauté internationale s'est succédée dans les années 70 puis 80 permettant aux dirigeants de commencer à réfléchir sur les enjeux, les conséquences, les paramètres et les coûts de ces événements. La perception d'être dans une époque "damocléenne" selon le mot de E. Morin, notamment avec le développement du nucléaire, augmenta le sentiment d'urgence. L'objectif était de mieux maîtriser les situations à risques en amont et de tenter de formaliser des actions de prévention. Ainsi, P Lagadec, invente le concept de risque technologique majeur en 1980, et G.Y Kervern élabore les bases théoriques des sciences cindyniques en 1990. Elles sont publiées en 1995. C'est en 1994 que je me rallie à ce courant de recherche et publie avec A.Fournier, M.Monroy et GY Kervern "Le risque psychologique majeur" qui paraît en 1996.
Si les échelles sont très différentes, du macroscope de l'entreprise multinationale au niveau microscope d'un système familial ou d'un sujet individuel, les dynamiques des processus présentent beaucoup d'analogies et la course à la catastrophe se ressemblent étonnamment dans tous les cas.
L'apport fondamental des cindyniques a été la création du concept d'Hyper Espace du Danger, c'est à dire, à la suite de l'analyse par G.Y Kervern de tous les rapports d'experts suite aux catastrophes pré-citées, la mise en évidence de l'aspect "facteur humain" qui préside à tous les dérapages. Il a donc inventé une formalisation conceptuelle qui relie 5 axes différents sur lesquels peuvent se ranger les différentes erreurs responsables, par accumulation de l'émergence des catastrophes.
Il distingue :
- l'axe déontologique :c'est à dire l'axe de ce qui concerne les règles du métier, mises en forme par les professionnels eux mêmes
- l'axe des valeurs culturelles de l'entreprise
- l'axe des modèles de fonctionnement, des savoirs faire et des méthodes
- l'axe des retours d'expériences, des mémoires, des archives
Ces quatre axes doivent s'unir pour créer le cinquième, synergie de l'ensemble qui est celui des finalités du système : production, résultats, objectifs, priorités... La réalisation et le succès de cet axe justifie et légitime le bon fonctionnement des quatre autres.

A partir de cette classification, GY Kervern invente toute une nouvelle séméiologie des catastrophes dans leur ordre de survenue et démontre comment les "déficits systémiques cindynogènes" se multiplient sur l'ensemble de ces axes, organisant, par une causalité plurielle, les conditions de l'émergence des catastrophes : manque de valeurs, confusion des finalités, absence de déontologie, vides et dissonances entre les différents axes peuvent se relier dans une même situation et, par multiplication des symptômes créer de véritables syndrômes de danger et de risques, hautement prédictibles et cependant encore maîtrisables...
Néanmoins, les situations à risques se détériorent lorsque parallèlement aux accumulations de déficits systémiques cindynogènes, disparaît autour du système concerné son réseau de relais, d'interaction et de sécurité qui l'entourait auparavant. Cette disparition rapide par perte, rupture etc. ou subreptice, par épuisement, carences, faillites... accélère alors les processus auto-destructeurs du système, et, dans la fracture qui s'est installée, laisse survenir les comportements les plus aberrants.
On voit bien que si cette analyse est issue du monde de l'entreprise et est valable pour expliquer ses dysfonctionnements, elle est également pertinente pour nos petits systèmes familiaux avec leurs conséquences individuelles et collectives. Elle permet de lier, dans ce concept "d'Hyperespace du danger", des niveaux logiques complètement hétérogènes mais cependant interactifs, sur une même perspective et selon des contraintes partagées.
On voit aussi que la logique maintenant change et se réfère à une sorte de "base cinq": on est plus seulement dans le rationnel, le linéaire mais encore dans le subjectif, l'irrationnel et le ressenti. On a quitté une organisation de pensée en "base trois" sur le modèle thèse antithèse et synthèse, pour essayer de voir en "base cinq" des mises en perspectives qui nous font entrer de plein pied dans l'univers des paradoxes.
III - La genèse des situations de danger
Les situations dangereuses et de risques vitaux s'initialisent d'une façon que l'on peut maintenant repérer. Elles se développent ensuite selon plusieurs chemins, en fonction des ressources que le système en danger peut mobiliser. A condition qu'il ait sa propre conscience du danger et qu'il choisisse la survie clairement...
De plus, nous savons, par notre expérience clinique que certains patients, ou certaines familles, dépassées par l'ampleur des drames ou par leurs propres angoisses, sont incapables de faire appel et de tirer les sonnettes. D'autres, à l'inverse, les tirent pour tout et rien, mais en tout cas jamais pour ce qui nous, observateurs extérieurs, nous semblerait vital !. Au pire, des situations défaitistes s'installent tandis que les probables agresseurs et les probables victimes continuent de cohabiter en silence.
Donc, il nous faut revenir sur le concept de dissonance qui s'installe entre les différents axes de l'hyperespace du danger. Cette dissonance est de nature paradoxale car les niveaux logiques où se situent les déficits ne sont pas au même niveau logique mais cependant sont carrément contradictoires et antinomiques. Le problème est qu'on ne peut pas les opposer dans une dialectique rationnelle mais qu'il faut les résoudre en imaginant une issue au conflit qui elle aussi est obligée de changer de niveau logique. Elle doit se choisir au niveau "méta" comme on dit.
Tenir compte du profit dans une entreprise est légitime, mais jusqu'à quel point faudra t'on y souscrire ? On voit tout de suite ici comment les problèmes de réalité commerciale peuvent se trouver pondérés par des problématiques plus subtiles et plus humaines: licencier des gens, réduire les coûts, accélérer les cadences... ou à l'inverse continuer à se battre, gagner des contrats, créer des emplois etc. Ainsi, se retrouvent posés en termes plus ou moins éthiques et citoyens des grands choix de société et de culture. Logique de prédation, légitimation de la délinquance en col blanc et de l'abus, priorité aux choix humanistes et souci de la protection de la vie sociale ? C'est toute la dynamique des finalités, pour lesquelles nous vivons et nous travaillons qui se trouvent ainsi reposées dans leurs dimensions purement subjectives...mais néanmoins vitales...
Alors, il est important de comprendre comment les effets de dissonance - on pourrait même utiliser le mot de discordance - entre les différents paramètres créent des situations paradoxales ingérables. L'idée de dissonance vient du concept de dissonance cognitive créé par Festinger ( ). Le résultat est la création d'ambiguïté. L'ambiguïté se situe pour lui au niveau cognitif et l'issue se situe pour l'appareil psychique dans des créations de rationalisation, après coup. C'est pour nous une autre façon de décrire des situations paradoxales mais nous préciserons ce qui fait pivot et ce qui est décisif dans l'élaboration des solutions et des compromis.
NOTRE HYPOTHESE ICI EST QUE LES SITUATIONS PARADOXALES IMPOSENT UN CHANGEMENT DES REFERENCES DE L'AUTORITE ET QUE SONT ENCHEVETREES LES FONCTIONS D'AUTORITE DANS LEUR FONCTIONNEMENT ET LEUR REPRESENTATION
Expliquons nous :
Dans le cadre d'une entreprise, les choix des dirigeants entre logique de prédateur ou respect des dimensions éthiques (qui dans un premier temps est toujours plus coûteux) se reposent sur des références individuelles ou collectives mais de toute façon relèvent de leur conception de leur "fonction d'autorité".
Le concept "d'entreprise citoyenne" dont on parle tant, impose absolument une ouverture de la notion de conscience et de responsabilité. La décision ne fait pas appel aux seuls niveaux de compétence professionnelle mais également à une vision humaniste et solidaire du monde du travail dans une globalité dynamique et sécuritaire. Ce n'est donc pas les mêmes représentations de leurs fonctions d'autorité et de responsabilité qui sont sollicitées. C'est là qu'un manque de réflexion et de représentation, ou d'investissement, de ces problématiques permet l'émergence de positions réductionnistes dangereuses et aveugles de la part des responsables.
On pourrait ici revenir à un exemple clinique qui concerne l'installation de situations dissonantes et, à travers elle, on pourra comprendre comment les fonctions d'autorité disqualifiées, ou auto-disqualifiées, autorisent la pérennisation de situations perverses, dans un enchevêtrement des référents et des responsables. Au niveau de la réalité comme au niveau des représentations symboliques, les confusions qui s'organisent créent les conditions propices du danger.
Nous sommes dans une réunion de supervision d'équipe d'un foyer de jeunes. Sont présents le directeur de l'établissement - qui représente un certain niveau d'autorité - les éducateurs - second niveau - et les veilleurs qui passent la soirée et la nuit avec les jeunes - 3ème niveau -. Au cours d'une discussion libre, une veilleuse dénonce les difficultés qu'elle a avec certains jeunes, accusant les éducateurs au passage de n'être pas assez compétents car les soirées sont de plus en plus agitées. Certains fuguent, d'autres ne rentrent qu'à l'aube, elle même trouve des armes dans les chambres etc. Etonnement général: jamais elle n'a écrit ses problèmes dans le cahier de rapport et au matin, tout se passait tranquillement ! Bien sur, les jeunes gardaient le secret aussi, dans une alliance (pervertie) avec le monde des adultes représenté par la veilleuse en tant qu'autorité... La pauvre veilleuse explique qu'elle ne voulait pas faire punir ces enfants, mais qu'elle en avait touché un mot au directeur déjà... Le directeur répond qu'il se doutait bien de tout ceci mais qu'enfin, c'était resté au niveau d'une plainte "personnelle" de la part de la veilleuse et qu'il n'en avait plus tenu compte ... La veilleuse, resollicitée, raconte qu'elle n'en dort plus , qu'elle ne peut pas s'arrêter en arrêt maladie, et que ces histoires la minent. Elle s'étonne que le directeur n'ait rien fait et que les éducateurs n'aient pas perçu le malaise des jeunes en cause.
Ceci est typiquement une situation perverse où les fonctions d'autorité ne sont plus en place et où même leurs représentations sont devenues confuses. On notera au passage l'aveuglement caractéristique qui naît de ces contextes : même si chacun sent monter la pression, il n'existe aucune parole sur le vécu collectif et individuel. Aucune analyse des perçus et des représentés ne vient contrôler la dynamique des risques tandis que chaque niveau d'autorité reste inefficace. Le danger existe pourtant, l'anxiété de la veilleuse n'empêchera pas la catastrophe puisqu'elle même est impuissante à utiliser les bons médias pour transmettre, selon la voie hiérarchique appropriée et signifiante les problèmes. On voit comment elle s'auto disqualifie, dans sa fonction d'autorité professionnelle, et comment elle disqualifie les autres niveaux d'autorité les éducateurs et la direction, en se faisant complice des délits des jeunes.
Ce sont ces dissonances, qui arrivent inévitablement dans toutes les équipes, qui déconstruisent toute l'architecture du cadre dans ses cinq axes dirons nous. Le gravissime danger est lorsqu'elles se pérennisent, à l'écart de toute observation extérieure, critique et bienveillante. Là encore, on saisit comment la destruction des réseaux conjoints au système en difficulté - l'absence de supervision dans ce cas - pourrait devenir un facteur aggravant dans une situation à risque encore bien compensée.
IV - La chronicisation des situations à risques
Nous arrivons alors à l'analyse des facteurs qui entretiennent le danger. Certains systèmes en crise, en difficulté, développent des stratégies de survie parfaitement adaptées et sont capables d'entretenir et de protéger des contextes délirants existentiels. Il faut autant d'intelligence et d'énergie pour entretenir le chaos que pour entretenir l'harmonie.
C'est ainsi qu'on peut lire dans les journaux les faits divers tragiques et, en même temps que le journaliste va s'apercevoir que la famille X ou Y, qui s'est fait décimée par l'un de ses membres atteint brutalement de folie, vivait en fait dans un contexte d'isolement social, scolaire, familial, etc. ayant découragée depuis longtemps toutes les assistances sociales possibles et survivant dans un repli hargneux, voire avec des antécédents de violence connue, totalement désinsérée de la dynamique interactive locale. Dans une autre histoire où l'adolescent de la famille a assassiné tous ses parents, on s'apercevra qu'il vivait, à seize ans, dans un studio en ville, sans soutien affectif ni moral, considéré comme une pièce en trop dans une famille reconstituée etc.
A l'inverse, on découvrira des familles totalement prises en charges, assistées par toutes les tutelles imaginables, du RMI à la tutelle aux allocations familiales, pour qui toutes les assistantes sociales du secteur donnent une petite subvention et qui, parallèlement, vivent et font vivre à leurs enfants des situations de danger impensables .
Les réseaux de proximité et de professionnels mandatés pour leur travail existent mais restent impuissants. Il s'agit là d'un cas de figure où on ne peut plus nier la dynamique active de la famille dans la construction des dissonances.
Donc nous voyons se dessiner plusieurs sortes de procédures qui organisent dans un second temps la chronicisation des situations chaotiques, génératrices de risques et de danger.
- soit, le système en danger rompt peu à peu avec tous les acteurs sociaux locaux, avec les correspondants familiaux, avec les professionnels de l'aide etc. La stratégie du repli et de l'isolement s'orchestre de façon torpide et laisse place à un vide complet des fonctions d'autorité qui sont comme vidées de leur sens. La famille se pose en victime de tous les systèmes (sanitaires, judiciaires, professionnels...) et rentre dans un univers de non droit.
- soit le système s'adapte parfaitement aux interfaces qui lui sont proposés. Il accepte l'aide sociale mais refuse de toute façon le contrôle inhérent qui l'accompagne. Chaque membre de la famille en dit suffisamment pour obtenir de l'aide mais n'en dit pas trop pour ne pas alarmer les professionnels. l'enfant battu, plein de bleus, ou abusé, sous terreur sera incapable isolément de dénoncer les dysfonctionnements familiaux. Il aura peur des représailles, il aura la culpabilité d'envoyer son parent en prison, de faire exploser la famille etc. Tous les intervenants de terrain auront des soupçons, mais comment faire pour avoir alors des certitudes ? La famille cloisonne les informations, émiette les renseignements, abandonne les rendez vous , change les règles du jeu.. Les intervenants suivent derrière, angoissés et dépassés, tandis que sous leurs yeux se multiplient les problèmes, se défont la santé des enfants et se détériore le cadre de vie...
- soit le système est merveilleusement indifférent à son sort, ne perçoit aucun signal d'appel, ne voit aucun nuage à l'horizon et navigue en toute sérénité sur une mer d'huile. Aucun conseil ne vient troubler leur béatitude, leur sentiment de succès et leur bonne image d'eux mêmes. Les rationalisations succèdent aux explications et confirment définitivement l'aveuglement comme mode de vie. Un jour, surviendra l'apocalypse: j'ai trouvé une seringue chez mon fils, ma femme a un amant depuis dix ans, mon frère est un délinquant sexuel ...
C'est alors qu'on peut se demander si la dynamique de la catastrophe n'est une solution, une "ultra solution" comme dit Waztlawick, c'est à dire que l'irruption de la catastrophe, telle qu'on l'a laissée inconsciemment venir n'est pas une solution en elle-même, aux problématiques préexistantes ....
Certes, en tant "qu'ultra solution", elle détruit le problème tel qu'il se pose et le contexte même dans lequel il se pose, ce qui fait qu'on ne peut plus revenir en arrière et essayer de le résoudre : on est condamné à repartir de zéro, quel que soit le prix qu'il faille payer... Mais, peut être, on sait mieux faire ça que résoudre des problèmes psychologiques et des subtilités sentimentales...
Ainsi, la
catastrophe deviendrait la solution souhaitée passivement comme réponse à une crise relationnelle humaine : le drame fait autorité dans tous les domaines et balaie les remises en causes ponctuelles. On ferait
l'économie d'une analyse des fonctions d'autorité et de leurs erreurs - d'autant qu'elles sont portées par nous mêmes - et on enchaînerait dans une situation explosée et dans l'urgence qui bouleverserait toutes les données.
La catastrophe viendrait là également à la place du scandale social que personne n'aurait su organiser pour prévenir le drame : c'est une réponse très systémique en elle-même qui touche tous les axes
de l'Hyperespace du danger et dégage, de par l'énergie dispersée, tout un processus de ses déterminismes. Comme on dit également, "il y a toujours un côté positif": d'accord, mais est-ce vraiment raisonnable ?
Dans le cas de l'été 1996, des quatre jeunes filles qui se sont faites enlevées, en revenant d'une fête, dans la région du Nord, par deux frères, délinquants sexuels récidivistes, on pourrait demander des comptes à tous les services de justice, de police, de contrôle social, judiciaire et de soins, pour avoir laissé se chroniciser une situation d'exclusion radicale pour deux familles complètement pathologiques, mises à l'écart de toute normalité... Ca devient alors un problème de sécurité intérieure directement, c'est une menace pour la vie des citoyens et on ne peut qu'être scandalisé par le fait qu'aucune fonction d'autorité en titre, en place et en fonction n'ait pu anticiper et surveiller cette grave situation à risques, parfaitement connue et repérée par ailleurs par toute la population...
V - Cassandre et ses remèdes
A - Par rapport à l'installation des situations de danger
Il s'agit là, pour nous, d'intervenir dans la genèse d'une organisation perverse où sont disqualifiés et confondus plusieurs niveaux d'autorité. Ces niveaux doivent fonctionner dans une congruence indispensable tant sur le fond que sur la forme.
Pour mieux nous faire entendre nous prendrons un exemple simple cité par A Bompard (...). Pour qu'un enfant apprenne à l'école, il faut que soient cohérents trois niveaux d'autorité distincts :
- celui de l'Etat : il faut qu'existe un ministère, des programmes nationaux, des examens etc. C'est le niveau du déontique, c'est à dire de ce qui est garant pour tous.
- celui du professeur, qui représente une autorité épistémique et effectue la transmission du savoir
- celui du parent, qui à la maison, suit la progression de l'enfant et valide les étapes.
S'il existe une défaillance sur l'une de ces fonctions, l'enfant se trouvera en difficulté.
Ceci illustre l'importance d'une congruence sur le fond. Au niveau de la forme, la question est également essentielle. Prenons l'exemple d'une fratrie, avec un aîné bien responsabilisé par les parents. Lorsqu'il s'aperçoit que son petit frère vole les blousons des copains de sa classe, que va t-il faire ?
Tout dépend de la confiance qu'il a envers le monde des adultes, et envers ses parents en particulier. S'il redoute une punition trop forte, ou une mise en accusation de lui même, il aura envie de régler le problème personnellement. Mais son autorité sera t-elle reconnue suffisamment par son petit frère ? Aura t-il lui même les moyens de faire face à toutes les conséquences des actes de son frère ? Son intervention sera t-elle assez signifiante pour devenir préventive ?
C'est là qu'on comprend que les fonctions d'autorité, ne peuvent être déléguées à l'infini, qu'elles doivent s'exercer dans des contextes construits pour cela avec des expressions spécifiques... Punir mais aussi guérir et prévenir c'est le propre d'une autorité paternelle... Les fonctions d'autorité ne sont pas interchangeables (un frère n'aura jamais le poids d'un père) ni cumulables (une mère ne peut pas jouer le rôle du père en simultané). Les enfants qui ont eu des mères comme professeurs de leur classe en garde rarement un bon souvenir... Les petites soeurs intelligentes qui voient tout et qui comprennent tout peuvent donner tous les conseils du monde, personne n'en tiendra compte dans leur fratrie !.
De plus, "l'autorité ne peut rien devant les actes" : si vous êtes en retard malgré vos promesses, l'événement est irréversible. Il faudra en assumer la sanction ou la négocier avec les instances compétentes ! Leur autorité aura été bafouée quand même !
Mais alors, si on parle de négociation, on comprend alors que l'autorité s'exerce dans l'interaction, que c'est du langage et qu'elle est le produit commun d'un consensus compris dans le respect de l'altérité.
Enfin, la destruction d'un seul niveau des fonctions d'autorité déstabilise toute la construction signifiante et symbolique en créant des situations "ambiguës". Un maître absent à l'école démotive les efforts de toute une classe, un décès bouleverse la répartition des responsabilités dans une famille et les délégations d'autorité : la fille aînée devient la mère de remplacement et se prépare des ennuis avec sa fratrie pour l'avenir...
C'est pourquoi, une attention particulière doit être accordée au fonctionnement des fonctions d'autorité, en base trois (exemple de l'école) ou en base cinq, comme dans l'hyper espace du danger, où les cinq axes sont eux-mêmes des références et doivent faire autorité sur le terrain et dans l'action.
B - Par rapport à la chronicisation des situations à risques
L'enjeu de l'intervention ici est de commencer par redéfinir le "vrai" système concerné, c'est à dire pas seulement la famille par exemple, mais l'ensemble famille - intervenants sociaux de tout bord, en charge de loin ou de près de la problématique individuelle, partielle ou globale car c'est le dysfonctionnement interactif de ces deux univers qui entretient le désordre.
Comme chaque intervenant est maintenu à distance de la réalité de danger du système familial, il est indispensable de créer ce nouveau réseau, hétéroclite au démarrage mais pertinent dans le fond. Il permet la confrontation des multiples bouts d'informations, reconstitution des fragments d'histoire, restauration de l'intelligibilité de la situation. L'analyse des différentes sensibilités et perceptions des critères de risques, l'élaboration en commun des finalités de la prise en charge et la redéfinition des urgences permet de construire une réalité commune avec des références de valeurs, de déontologies et de modèles choisis ensemble. Chaque intervenant peut comparer ses propres représentations de ce qui lui semblerait "bien" pour le patient et sa famille. En conclusion, chacun peut repréciser son mandat professionnel, ses limites, ses fonctions d'autorité . La synergie et la congruence se remettent en place en même temps que s'élaborent des nouvelles procédures de communication et de retours.
C'est là qu'on comprend comment les systèmes en crise arrivent à "contaminer" les réseaux de professionnels, les réduisant à l'impuissance tandis que leurs troubles internes s'accroissent.
La crise touche alors les circuits de professionnels de terrain tandis qu'explosent les cadres de références et d'action de chacun.
La mise en réseau de l'ensemble système en crise chronique et intervenants chroniques est la seule issue pour mettre fin aux situations chaotiques, indécidables et imprévisibles, dont le déterminisme est de vous sauter à la figure un vendredi soir à seize heures !. Ce sera le seul moyen pour construire une vérité plausible pour tout le monde, et prendre des décisions lourdes de sens et de conséquences avec un minimum de certitude. Ce sera le seul moyen de contrôler aussi par rapport à la loi que la demande de suivi ou d'aide sociale ne vient pas là comme abri pour échapper aux autres contraintes et aux autres cadres.
C - Par rapport aux victimes
Les livres de P. Lagadec sont remplis d'exemples où finalement, tous les niveaux d'autorité responsables de la sécurité des citoyens, sont tellement surpris par l'arrivée de la catastrophe, et tellement démunis quant aux moyens, que les victimes sont sollicitées très directement pour réparer les dégâts, faire face au quotidien et tenter de se faire rendre justice ! Ceci se retrouve sur le terrain de façon habituelle. La délégation aux victimes de la mission de faire que justice soit rendue concerne également les enfants : les incohérences des procès pour les abus sexuels en témoignent assez.
La situation déjà pervertie au niveau des fonctions d'autorité dans la famille (père abuseur par exemple) se déploie au niveau social et judiciaire. C'est ainsi que nous avons reçu, dans notre centre de thérapie familiale, une famille bien troublante. Le jeune garçon, âgé de douze ans, en a eu assez de se faire frapper par ses parents. Il a téléphoné à un numéro d'aide et a demandé d'être placé en famille d'accueil. Une enquête a été déclenchée, au terme de laquelle il a été plaçé. La famille, éberluée, vient en consultation familiale, pour essayer de comprendre ! et les parents, frustes mais pas stupide, reconnaissent leur brutalité naturelle tout en espérant récupérer leur fils et restaurer leur autorité...
On peut dire "bravo", cet enfant a fait ce qu'il fallait pour préserver sa propre sécurité. Mais qu'en adviendra t-il dans sa conception des fonctions d'autorité plus tard ?
Bref, il est clair qu'on ne peut pas déléguer à l'infini des missions de justiciers aux victimes ce qui revient une fois de plus à collusionner les fonctions d'autorité et entrer dans des espaces réels, mais aussi psychiques de non-droit, de . Si les instances protectrices de l'enfance se laissent déconstruire et se mettent à obéir aux ordres des enfants, les résultats ne seront que plus désastreux, envisagés dans le long terme Il faut donc absolument adjoindre dans ce genre de situation, une médiation tierce, "méta", comme notre consultation familiale pour que soient redéfinis les fonctionnements normaux de la famille et que chacun puisse se réapproprier la part d'expérience et de changement qui lui revient.
VI - En conclusion,
. . . nous répéterons la question posée au Congrès des Cindyniques, à la Sorbonne, les 20 et 21 Novembre 1997 "La violence est-elle un accident ?" Nous pouvons maintenant la prévoir, jusqu'où pourrons nous la maîtriser ?
Dans nos domaines de psychopathologie clinique, il est devenu clair que seul un partenariat en réseau entre les instances de sécurité, de police, de contrôle social, de régulation locale et de soins peut arriver à circonvenir les situations de danger compliquées de chronicité mais que cette alliance ne permet en aucune façon de se passer d'un engagement individuel citoyen, ne reposant pas uniquement sur les professionnels concernés mais reflétant un partage et une défense des représentations du bien commun.
S'ouvre alors, pour finir tout un pan de réflexion sur l'éthique et la culture et nous laisserons le lecteur sur sa faim, lui offrant juste une petite bibliographie de base pour se lancer, comme nous dans les prises de risques intellectuelles !
* * *
Bibliographie
- A. Ackerman, M. Andolfi, et Coll.
La création du système thérapeutique, ESF Paris 1987.
- G. Bateson
Vers une écologie de l'esprit, Le Seuil, Paris 1977
- J. C. Benoit
Les doubles liens, Paris, PUF 1981
- M. Elkaïm
Si tu m'aime pas, ne m'aime pas, Paris, Seuil 1990
- M. Goutal
Du fantasme au système, Paris, ESF, 1987
- C. Guitton et C. Pasdeloup
Thérapies Familiales et Méthadone, in Actes du 2ème Colloque Européen, Toxicomanie, Hépatites, SIDA
Cannes septembre 1995
Editions Synthélabo, Les empêcheurs de penser en rond
- C. Guitton
Crises et catastrophes : le concept d'Hyperespace du Danger selon G.Y Kervern
in Thérapie Familiale, Revue Francophone, 1996, Volume 2
Editions Médecine et Hygiène, Genève
- C. Guitton
Les apports des sciences de la complexité en Thérapie familiale
Communication à la 9ème Journée de la Fédération des Associations Françaises de Thérapie Familiale, (ATSF)
Université Lyon II, 27 novembre 1993
- C. Guitton
Fonctions d'autorité, appartenance institutionnelle et création de nouveaux sous-systèmes thérapeutiques auto-référencés en institution
in Pluymakers J., Institution et Thérapie familiale, Paris ESF, 1990
- C. Guitton
Instant et Processus, Paris ESF, 1988
- G.Y. Kervern
Eléments fondamentaux des cindyniques, Editions Economica, Paris 1995
- G.Y. Kervern
La Culture réseau, Editions ESKA Paris 1993
- G.Y. Kervern et P. Rubise
L'archipel du danger, Editions Economica, Paris 1991
- P. Lagadec
Apprentissage pour une communication publique en situation de crise
Communication au Colloque "Risque et opinion publique"
organisé par l'Institut Européen des Cindyniques, Lyon 27 et 28 janvier 1994
- J.L. Lemoigne, La modélisation des systèmes complexes, Dunod, 1990 Paris.
- P. Mayer
Pour une théorie des organisations en crise
Cahiers du CRG numéro 10, décembre 1993, Ecole Polytechnique, Paris
- J. Miermont et Coll
Dictionnaire des Thérapies Familiales, Editions Dunod, Paris 1987.