Prise en charge des déliquants sexuels
Catherine Guitton et Catherine Pasdeloup
Espace Famille 92 (Hôpital Paul Guiraud Villejuif)
127, avenue Jean-Baptiste-Clément - 92100 Boulogne
Associations de Thérapie Systémique Familiale
Roubaix - Novembre 1998 - Séance plénière
Nous allons évoquer, aujourd'hui, un exemple de prise en charge systémique d'un délinquant sexuel par le Centre Espace Famille 92, à Boulogne. Centre dirigé par le Dr Catherine Guitton, Espace Famille est un service de psychiatrie publique de l'hôpital Paul Guiraud à Villejuif regroupés en fédération de services.
C'est donc dans ce contexte, qu'en décembre 1995, nous sommes amenées à évoquer la sortie de prison de Jean lors d'une synthèse à l'unité de délinquant sexuels de la prison de Fresnes.
* * *Espace Famille se compose de :
- le SMPR de Fresnes du Dr Laurens,
- la Clinique Liberté à Bagneux du Dr Touzeau,
- les services de psychiatrie adulte des Drs :
- Vaisserman (Bagneux / Chatillon),
- Espaz (Boulogne sud),
- Goutal (Boulogne nord),
- Lascar (Garches / St Cloud).
C'est donc dans ce contexte, qu'en décembre 1995, nous sommes amenées à évoquer la sortie de prison de Jean lors d'une synthèse à l'unité de délinquant sexuels de la prison de Fresnes.
Pour information, cette unité est dirigée par le Dr Baron Laforêt et comporte 10 lits destinés aux auteurs d'abus sexuels.
En effet, dans le cadre de cette unité spécialisée, (soins, training à la canadienne) le patient donne beaucoup d'éléments familiaux (l'équipe de soins travaille aussi avec le génogramme) et l'équipe veut nous en parler. Il faut être prêt et organiser sa prise en charge à Espace Famille car nous ne sommes jamais prévenues sur l'organisation judiciaire des sortants de prison et dans ce cas là, la date de sortie reste toujours aléatoire.
On apprend de cette histoire que Jean (24 ans à l'époque), avec l'aide de ses deux frères plus jeunes, abuse sa soeur (Maud, 12 ans) de 1984 à 1990, laquelle porte plainte dès qu'elle a 18 ans en 1991. Jean fera un an de préventive et en 1993 sera condamné à 4 ans de prison ferme. (génogramme)
Parallèlement, il aura des attouchements sexuels sur deux jeunes garçons de sa famille. Jean est lui-même le fruit d'un inceste entre sa mère et son oncle alors qu'elle avait 14 ans.
Les entretiens démarrent en avril 1996, après 4 mois de préparation (réunions en dehors du patient et de la famille) à la prison. C'est la première phase. Seule peut venir la mère du patient, la famille étant complètement éclatée.
Maintenant, je vais essayer de vous décrire l'ambiance des premières séances et des deux personnages, Jean et sa mère Fabienne.
Jean est de corpulence très chétive, habillé de noir. Il ne nous regarde pas quand il parle, il bégaie et son visage est couvert de plaques d'eczéma. Madame, la cinquantaine grisonnante est serrée dans un caleçon et un tee-shirt étroits qui ont beaucoup vécu à première vue. Elle est plutôt froide et distante. Son discours est très inaffectif (elle parle de Jean en disant “cet homme”), ses regrets sont de convenance. On éprouve d'emblée peu de sympathie pour eux et surtout un sentiment d'étrangeté totale dont il faudra plusieurs mois d'entretiens pour s'en débarrasser.
Donc, les premiers entretiens débutent au printemps 96
On situera la deuxième phase de cette prise en charge pendant l'été. Il apparaît qu'une reprise de contact est possible avec Claire et parallèlement on suit la réinsertion socioprofessionnelle de Jean. Ceci dit, on a peur. En effet, Jean nous parle souvent de ses fantasmes dans les jardins publics pour enfants où il traîne beaucoup, et on comprend que depuis sa libération, il n'a pas vu ni son contrôleur judiciaire ni le psychiatre nommé par le juge. Il est d'autant plus isolé que sa mère se fait hospitaliser juillet .
On panique et on se permet de convoquer tout le réseau de professionnels en jeu. On a l'impression de contrôler la solidité du réseau de contrôle social mais cette sécurité nous est indispensable pour continuer.
Du coup, Jean obtient un rendez-vous avec son conseiller et le Dr x. Sur quoi le patient se sent beaucoup mieux, moins persécuté et plus calme. La vérification et la rencontre avec les travailleurs de terrain le rassure et le cadre : son vécu subjectif de harcèlement s'atténue immédiatement.
Cette sortie de l'enfermement psychique du patient désigné signe, en miroir, notre ouverture sur son réseau de contrôle social et confirme la justesse de notre action.
La troisième phase de cette prise en charge démarre avec la rentrée de septembre : Jean revendique son identité d'abuseur sexuel mais effraie son entourage familial : tout le monde a peur qu'il attaque ou qu'il soit attaqué par Serge ou Caroline, puisqu'il décide d'aller passer un week-end à Royan chez Claire. Mais pour lui, passer un week-end avec des enfants, c'est un défi. Cela lui plaît de se sentir en tension. Il refuse qu'on le désigne comme malade “je ne suis pas un pédophile puisque je ne touche que les enfants de ma famille, donc je ne suis pas malade”, Il évite tout traitement psychotrope.
Ces déclarations nous laissent très inquiètes mais le week-end chez Claire se passe sans incidents et à la séance suivante, on le définit comme “homme violent”. En effet, l'affaire Dutroux est dans tous les esprits et elle influence le patient : il refuse la comparaison, il préfère admettre qu'il est un “homme violent”.
On conclue donc cet entretien en le définissant comme “homme violent” et on lui demande, selon le protocole appliqué aux hommes violents(*), de nous faire un chèque de caution dont il définira lui-même le montant. Il accepte.
En octobre 96, Jean commence un stage de remise à niveau en comptabilité et Claire déclare un cancer à l'utérus. L'affiliation au processus de thérapie est fait et l'engagement envers nous est positif.
On situera la quatrième phase durant l'hiver 96-97, Madame se livre un peu plus et nous décrit les problèmes avec les autres enfants, c'est-à-dire la tentative de suicide de Maud et son exclusion, l'exclusion des deux autres fils, le fait qu'au niveau de la pénalisation, Jean soit le seul reconnut responsable (prison et dommages et intérêts à payer à sa soeur). Elle se rapproche de Claire et s'active dans un travail de bénévolat.
Lui, décide et accepte de passer à la télé dans une émission sur les pédophiles. C'est un défi et un plaisir pour lui mais aussi il a un souci de réparation, pour en finir cette histoire. On commence à parler de la façon de il pourrait réparer sa faute envers Maud.
Madame raconte leurs conditions de vie passées, la brutalité de son mari, la parentification du patient désigné, ses hospitalisations régulières, son enfance martyrisée. Elle prend beaucoup de place et la séance nous laisse un peu confuses.
En janvier, Jean est abattu car certaines personnes de son stage l'ont reconnu lors de son passage TV. Il se laisse aller à son vécu de victime et se plaint de tout et de tout le monde...
En février, c'est Madame qui va mal. Elle commence à évoquer l'idée de psychothérapie individuelle pour elle. Lui est très perturbé par les événements de Boulogne sur mer (2 frères violentent et tuent 4 jeunes filles). Madame est consciente aussi que ses garçons auraient pu provoquer un drame pareil, autrefois... Elle dira “Paul a le même profil que les ferrailleurs”. Elle se pose toujours en victime avant le patient désigné et semble toujours être en compétition avec lui sur le mode de qui sera le plus malheureux.
Au printemps 97, Jean se trouve un appartement. Il est moins dépendant de sa mère pour le quotidien. Il poursuit ses rendez-vous (contrôleur judiciaire, CMP) mais il reste obsédé par une éventuelle récidive, il se lie un peu avec des gens différents. Il reconstruit un réseau amical timidement. La santé physique de sa mère se restaure.
Parallèlement, on intervient auprès de son contrôleur (à la demande de la mère mais avec son accord) car Jean a trouvé un travail de comptable dans une association de loisirs pour enfants. Nous voulons qu'il obtienne un changement d'affectation. Madame de son côté recherche activement ses autres enfants par le biais des mairies mais déprime régulièrement : amertume, agressivité, sens du devoir, constat d'impuissance, demande de réparation etc... motivent ses recherches sans joie. Réapparaît constamment le problème des dommages et intérêts envers Maud. Jean est ligoté, c'est-à-dire qu'il embrouille tout et cela boucle contre lui. En effet il doit 50 000 francs à Maud.
Il a versé 30 000 francs pendant sa détention. Pour lui c'est une injustice car Marcel qui entre parenthèse a participé aux viols, ainsi que ses frères, ne doivent rien et n'ont fait que du sursis. En outre, il doit 50 000 francs à ses petits cousins, mais là, il a décidé de les donner directement aux garçons et pas à leur mère. En plus, les deux affaires sont entre les mains du même avocat.
En bref, tout cela lui paraît une injustice totale (c'est lui le seul à payer).
Durant l'été 97, Madame est toujours mal. Elle met, dit-elle “trois semaine à se remettre des séances” et est très impressionnée par sa “haine” envers tout le monde dont elle prend conscience peu à peu au cours des entretiens.
Jean, lui, se rapproche de sa mère et participe à ses actions de bénévolat. Il parle de ses stratégies d'évitement envers les enfants et de ses apprentissages d'auto-contrôle supervisés par le CMP. Il craint tout de même une rechute et recommence un discours très érotisé sur sa pathologie. A la fin de cet entretien, on les laisse partir sans rendez-vous en les informant de notre manque de confiance en eux et de notre sentiment de désengagement de Jean pour la thérapie. On reprend l'initiative de les convoquer après deux mois de silence et ils reviennent très positifs et confiants envers les thérapeutes.
C'est l'Automne 97 : ils ont vécu ce silence comme un abandon. Jean nous dit avoir fait une “crise de honte”. Il a finalement pris contact avec un psychiatre personnellement et prend un traitement. Madame, elle, voit un thérapeute en individuel. Parallèlement, Paul revient dans le circuit avec sa fiancée et prend contact avec sa mère, qui est heureuse ! La rivalité fraternelle revient sur le devant de la scène.
Nouvelle réunion du réseau professionnel car il y a un changement de thérapeute pour Jean au CMP. Bon feed back général mais l'ambiance est à la suspicion et elle nous paraît quasi délirante pour le thérapeute : “Maud serait la fille de Jean et Fabienne”. De plus, apparaît dans le contexte un doute sur la réalité de l'obligation de soins. Pour le thérapeute, il n'y en a pas, pour le contrôleur judiciaire, elle existe jusqu'en mai 99. Les thérapeutes familiales ont la désagréable impression d'une déconstruction du cadre assez soudaine : cela signifit-il la lassitude des soignants ?
C'est là une énigme pour nous de s'apercevoir que 18 mois après sa sortie, ses conditions de contrôle sont toujours aussi floues. On sait depuis que c'est tout à fait le genre de confusion qui abonde dans ces prises en charge entre les professionnels.
Hiver 97/98, de nouvelles relations s'installent dans la famille en dehors de Jean. Madame s'occupe de Paul (mariage..), Claire se remet d'un traitement anticancéreux. Jean s'autonomise. Il fait désormais parti d'un groupe de paroles au CMP où il fait la promotion de la thérapie familiale dans son groupe.
Jean a fini son stage et cherche du travail. Il trouve un job de manutentionnaire pour Noël. Il veut aussi faire supprimer les inscriptions 2 et 3 sur son casier judiciaire. Il téléphone à Paul pour l'inviter aux séances : celui-ci refuse car il démarre une thérapie individuelle, poussée par sa femme.
Claire se sépare de son mari. Elle déménage et a des problèmes avec ses enfants. La communication est assez bien rétablie entre elle et sa mère : celle-ci filtre les informations pour Jean. Il n'a absolument plus le droit de rencontrer ses neveux et nièces jusqu'à nouvel ordre des 2 femmes.
Février 98, les deux vont bien et on arrive à raisonner sur la cohérence dans l'historique de la famille. Ils ont le sentiment que tous les cinq ans il y a une catastrophe et actuellement, cela va trop bien et ils sont dans l'attente anxieuse de la catastrophe (la dernière catastrophe date de 93 avec la condamnation de Jean et l'éclatement définitif de la famille). Par ailleurs, Jean recontacte Philippe, sans succès, et Madame insiste auprès de Paul pour qu'il vienne aux entretiens, sans résultats non plus...
Printemps 98, Jean se désolidarise des angoisses de sa mère en entretien (notamment de sa culpabilité envahissante) et commence à vivre un peu sa vie. Madame annonce “je vais être malade”. On apprend ensuite aux entretiens suivants, qu'elle perd la vue (un oeil) et fait un coma. Les deux enfants de Claire sont errants et une demande placement est en cours pour eux : la séparation du couple aggrave leur problème d'adolescents.
On parle de la mort dans la famille et Madame enchaîne sur un bébé fantôme qu'elle a perdu et sur ses grossesses. C'est une telle indécence dans son discours “opératoire et vétérinaire” que l'on dénonce son langage qui fascine Jean (et le retient sidéré) et entretient le fonctionnement psychotique mental de tout le monde. Pas de symbolisation, pas de sublimation, pas de pensée mais des images brutes et une réduction du raisonnement.
“C'est une agression psychique contre Jean” dit-on et Jean s'autorise alors a cracher toute son agressivité contre sa mère. Il enchaîne sur les racines de sa violence personnelle et c'est la première fois qu'il affronte sa mère médusée. Il raconte enfin sa version des faits : donc, à la suite du scandale avec ses deux cousins, il est viré de la maison à 18 ans par son beau-père, et il est obligé de partir à l'armée malgré un très mauvais état de santé (malingre et rachitique). Son beau-père fait un infarctus et Madame demande à Jean, à la fin de son service militaire, de revenir pour s'occuper des ados. Il accepte mais se refait virer par son beau-père. Et là, il est à la rue. Il parlera de sa haine et expliquera le viol de sa soeur comme une vengeance, à ce moment là contre les deux parents.
Mai 98, Madame ne supporte plus ce que raconte Jean. Elle refuse qu'il ait des raisons relationnelles de vengeance. Elle annule la thérapie familiale et sent sa haine revenir contre tout ses enfants “je ne supporte plus la vue de Jean”. Jean vient seul à l'entretien. Il va bien, s'occupe beaucoup moins de sa mère. Il a retrouvé un vieux copain d'école et tombe amoureux de sa fille de 21 ans, a des envies de partir en province loin de cette famille et reconnaît qu'il a été le dépositaire de toute la haine que sa mère avait en elle.
Juin 98, on reconvoque la mère et c'est la dernière séance à deux, dans une ambiance “fin de cycle”. Une distante stable s'est installé entre les deux. On parle de la problématique de la réparation par rapport aux frères et à Maud mais on reste centré sur les projets personnels de Jean. Il réclame son chèque de caution. Pour nous, cela veut dire qu'il n'a plus peur de récidiver et qu'il est capable de le formuler. Il est d'accord pour nous donner des nouvelles en automne.
Cinquième phase : automne 98, on continue par des entretiens individuels. Il sort, il a son réseau, il est bien avec sa copine. Il lui dira la vérité entière s'ils décident de vivre ensemble. Il évite sa mère et ne lui raconte rien. On définit un nouveau projet qui serait de l'aider à régler ses dettes envers ses victimes tant sur le plan financier que sur le plan humain. On le suit donc désormais en individuel.
Jean aurait envie de revoir Maud pour lui demander pardon car il souhaite conclure ce sombre chapitre de sa vie avant de s'engager avec son amie. Pour redéfinir tout ceci avec les professionnels, nous programmons une nouvelle synthèse de réseau.
En conclusion de cette présentation, on peut évoquer plusieurs points qui ont été problématiques pour nous au cours de la prise en charge :
- la difficulté des premiers entretiens dans un contexte d'absence complète d'empathie pour le patient.
- la difficulté de se retrouver dans un univers où la délinquance sexuelle fait partie intégrante de la culture et de la mythologie familiales.
- la difficulté de sortir d'un cloisonnement professionnel habituel et de redéfinir tout le réseau de professionnels pour le remettre en synergie.
- la difficulté enfin de se resituer dans de nouvelles fonctions d'autorité car de son côté, au fil du temps, la famille légitime le processus de prise en charge et valide le protocole de la thérapie familiale : on passe du contrôle social, de la psychose à la névrose, de l'organisation du chaos à l'institutionnalisation du sujet et d'une nouvelle culture.
Enfin, le travail de rapprochement avec la soeur est en cours...