Mythologie A.S.E.
Marie-Claude Vaucher-Panas, éducatrice spécialisée
Catherine Guitton-Cohen Adad, médecin psychiatre
Educatrice, mère et grand-mère
Thérapie familiale, Genève, 1992, Vol. 13, Nº 1, pages 81-95
L'Aide Sociale à l'Enfance - A.S.E. - est une institution de protection de l'Enfance.
Elle s'occupe des familles à risques dont les enfants font l'objet de placements transitoires dans des "familles d'accueil".
Ce travail tente de mettre en évidence les mythologie qui sont à l'oeuvre chez les travailleurs sociaux de cette institution et comment elles sont transmises aux enfants.
Le résultat est souvent la re-création de familles monoparentales avec retour des enfants de la seconde génération à l'A.S.E. Les auteurs espèrent démontrer comment ce processus d'échec s'appuie sur des non-dits de la part des acteurs de l'Institution, sur une dynamique de rupture répétitive des liens et sur la difficulté pour les familles d'accueil d'assumer l'émergence de la sexualité des jeunes qui leurs sont confiés.
Présentation de la structure : sa mission
L'Aide Sociale à l'Enfance, l'A.S.E., est un service non personnalisé départemental, placé sous l'autorité du président du Conseil général.
La mission générale de protection de l'enfance incombant au département en vertu des lois de 1984, 1986 et 1989. Ce service est chargé de plusieurs missions :
- Prévenir l'inadaptation sociale en organisant dans des zones à risques des actions collectives visant à endiguer la marginalisation et à faciliter l'insertion et la promotion sociale des jeunes et des familles.
- Apporter un soutien matériel, éducatif et psychologique aux mineurs, à leurs familles et aux majeurs âgés de moins de 21 ans confrontés à des difficultés sociales susceptibles de compromettre gravement leur équilibre.
- Promouvoir à l'ensemble des besoins des mineurs confiés à ce service et veiller à leur orientation en collaboration avec leur famille ou leur représentant légal.
Contexte des intervenants
L'Aide Sociale à l'Enfance est organisée en équipes pluridisciplinaires composées d'administratifs (secrétariat, comptabilité), de travailleurs sociaux (assistantes sociales, éducateurs spécialisés, travailleuses familiales), de psychologues et d'un médecin P.M.I. (protection Maternelle Infantile). Ces équipes, chacune sous la responsabilité d'un représentant administratif (inspecteur ou attaché), sont coordonnées par un service central. Elles sont sectorisées et ont à charge de répondre aux multiples tâches relevant des missions de l'A.S.E. :
- L'Action Educative en Milieu Ouvert, A.E.M.O., pour lesquelles les équipes interviennent auprès de la globalité familiale.
- Le placement des enfants en Institution, dans les services de placements familiaux spécialisés ou en familles d'accueil.
- Le suivi de ces divers placements : dans les établissements, auprès des familles d'accueil...
- Les évaluations de situations nouvelles, en déterminer la forme des prises en charge, élaborer des projets.
- L'accueil en urgence.
Contexte des prises en charge
Les familles faisant un détour plus ou moins long par l'Aide Sociale à l'Enfance ont déjà parcouru un itinéraire jalonné de difficultés et problèmes qu'elles n'ont jamais réussi ni à prendre en compte, ni donc à solutionner.
Ce que donnent à voir la plupart de ces familles sont des situations sociales dégradées qui ne leur permettent plus, à un moment donné, d'élever leur(s) enfant(s).
L'enfant confié à l'Aide Sociale à l'Enfance devient l'agent de la rupture familiale alors que les parents sont eux-mêmes en rupture de socialisation.
Les formes de marginalisation de ces familles, qui sont diverses et variées, ont en commun de mettre les enfants en situation de danger, telle que la société doit intervenir pour les protéger.
C'est ainsi que l'A.S.E. est amenée à accueillir ces enfants soit par décision de justice, soit à la demande des parents qui doivent signer avec l'administration un contrat d'accueil temporaire qui ne peut excéder un an, mais renouvelable. Dans ce cas de figure, c'est le plus fréquemment un agent de service social qui est à l'origine de la demande et porteur du projet.
C'est par l'intermédiaire de l'enfant à protéger que nous avons, équipes pluridisciplinaires, à prendre en compte la globalité du problème posé par l'acte de placement de l'enfant, à prendre en compte la famille.
Avant le placement de l'enfant, d'autres services seront intervenus auprès de ces familles : juridiques, psychiatriques, sociaux et obligatoirement le service de polyvalence de secteur qui se défInit souvent comme : "le terrain".
Le placement d'un enfant, nous le constatons chaque jour, est le plus souvent vécu par la plupart de ces services comme l'ultime solution. Car de même qu'il confirme les parents dans leur incompétence parentale, ce placement fige, bien souvent, les services qui ont soutenu la famille dans un état ponctuel d'impuissance professionnelle, tant il est perçu comme le résultat de l'échec de la prise en charge.
Il nous faut donc différencier, dans le registre des demandes, celles des services sociaux de celles des familles. Nous sommes plus à même, ainsi, d'éviter de répondre globalement à une demande conjointe de non changement.
Opérer le placement d'un enfant supprime radicalement tout risque de danger immédiat pour l'enfant dans sa famille et permet au service social de remplir la mission de protection de l'enfance auquel il est tenu, à défaut de n'avoir pu interférer sur la dynamique familiale mettant cet enfant en danger.
Les demandes des familles prennent quant à elles des chemins détournés pour en arriver au placement de leur enfant en fonction justement de cette dynamique familiale propre à chacune. Les formes mettant les enfants en danger, sans toutes pouvoir les énumérer, se présentent selon des crises diverses telles que : maltraitance, problèmes de couples, séparations, divorces, chômage, hospitalisation d'un des deux parents (problèmes de santé, problèmes psychiatriques), alcoolisme, toxicomanie, délinquance (des parents, des enfants), échec scolaire...
Au fil de ces dix dernières années de travail auprès de ces familles, nous avons pu observer, dans de nombreux cas, que l'un des deux parents avait, dans son histoire d'enfant, fait l'objet d'un placement à l'Aide Sociale à l'Enfance ; c'était, à cette époque. la DDASS et, pour la génération précédente. l'assistance publique.
Sans l'apport des théories systémiques de ces dernières années, tout en s'interrogeant sur les répétitions de ces placements de génération en génération, nous aurions mené notre travail relationnel avec les parents, sans toutefois dépasser la monade individuelle du parent concerné. Nous aurions certes travaillé sur la nature de la relation mère-enfant, et encore veillé consciencieusement au bon déroulement du placement de l'enfant, de sa bonne scolarité, du bon maintien des liens affectifs avec sa famille.
Les concepts systémiques ont apporté une dimension nouvelles à la lecture de ces situations de crises répétitives.
2607 est le nombre des placements d'enfants à l'Aide Sociale à l'Enfance pour l'année 1990 pour le seul département des Hauts-de-Seine. Ce nombre est inférieur aux années précédentes.
Notre interrogation de toujours, au vu de ces nombreux placements, a été de comprendre en quoi l'A.S.E. peut-elle jouer un tel rôle d'attracteur pour ces familles-là ?
Quel processus s'auto-entretient-il, sous nos yeux, pour ces familles ?
C'est en tentant de comprendre avec elles, comment le placement de leur enfant n'avait non seulement pu être évité mais de plus était agi, que nous avons pu découvrir que, dans la plupart de ces situations, était intervenue une rupture dans leur généalogie.
C'est dans ces moments de crises existentielles et dans le récit que les parents peuvent en faire que, servant de mousqueton de sécurité, l'Aide Sociale à l'Enfance est entrée dans l'histoire familiale, de même que la famille entre dans l'histoire de l'Aide Sociale à l'Enfance, par le placement du parent alors enfant.
De ces observations sont nées plusieurs hypothèses mais, avant de les étudier, présentons d'abord l'A.S.E. et les mythologies qu'elle fait fonctionner, tant sur le plan individuel que sur le plan institutionnel pour toute personne qui y met un pied.
La mission de l'A.S.E. étant la protection de l'enfance, le mythe s'y rattachant ne peut qu'être celui de la femme idéale, la mère toute puissante, la bonne mère pour l'enfant.
C'est à ce mythe qu'adhèrent tous les salariés s'inscrivant dans l'institution pour s'occuper d'enfants, satisfaisant ainsi rituellement ce qui leur est sacré : la religion de la mère. De cette mythologie partagée, de Déesse idolâtrée en commun quelque part, découle son fonctionnement matriarcal et ses rituels.
Par exemple, chaque salarié, comme d'ailleurs chaque enfant accueilli à l'A.S.E., est d'abord doté d'un numéro, il est, dit-on, "immatriculé".
Ce matricule tire étymologiquement sa racine de mère, matrem, matrice/matricem qui signifie "organe de la mère", et aussi "moule, registre officiel dont on fait des extraits comme on tire des exemplaires d'un moule" (définition du Dictionnaire étymologique de la langue française, de L. Clédat, 00. Hachette).
Ainsi, on peut imaginer que chaque sujet A.S.E., malgré sa spécificité professionnelle, s'évanouit en effet dans des équipes administratives ou pluridisciplinaires où chacun doit pouvoir accomplir la tâche d'autrui dans un savoir-faire tout improvisé.
Comme si ces individus immatriculés, prisonniers de la règle de l'indifférenciation, sacrifiaient leur identité professionnelle au service de la Déesse Mère.
De même, dans l'organisation matriarcale, les mâles, au service de la femme, sont utilisés pour leur fécondité. A l'A.S.E., qui s'auto-féconde de par sa fonction, les hommes ne sont pas utilisés pour la puissance métaphorique qu'ils représentent, pas plus qu'ils n'existent en tant que pôle symbolique de représentation de la loi, mais pour la fonction utilitaire au service de la mère : prise en charge des adolescents par exemple.
Enfin, preuve de la toute-puissance réelle de l'A.S.E., lorsqu'une femme a décidé d'accoucher secrètement, ou lorsqu'une autre, sous anonymat, consent à l'adoption de son enfant, l'A.S.E. est dépositaire de l'identité de l'enfant, gardienne du secret de ses origines, détient la clé de sa généalogie, mais la loi, ici, légitimise cette non transmission.
L'A.S.E.. Déesse-Mère toute-puissante, n'en reste pas moins un système institutionnel fondé sur le non-dit et, contrairement aux familles, il y manque tous les processus de signification et de subjectivisation apportés par la mère à l'enfant. Ici, les mères naturelles sont muettes, que peuvent dire les mères d'accueil ? Comment fonctionnent les mères professionnelles ? Qui racontera son histoire à l'enfant ?
Ainsi donc, l'A.S.E., Déesse-mère toute-puissante, est capable de s'autoproduire des enfants, capable de les dévorer ou de les sacrifier.
L'histoire de Madame B va nous permettre de présenter nos hypothèses et de les élaborer.
Cas clinique
Madame B, jeune femme de 29 ans, est enceinte de sept mois au moment de la première rencontre avec notre service. Elle a deux enfants : Gaël, 9 ans, et Romain, 5 ans.
Le placement à l'A.S.E. de Gaël, enfant naturel, est l'argument de cette première rencontre.
L'ordonnance de placement provisoire de Gaël à l'Aide Sociale à l'Enfance émane du tribunal pour enfants de notre secteur géographique.
Madame B, qui s'est violemment disputée avec son mari, est à la rue avec Gaël, sans ressources, dans une situation de grande précarité. Le service social, alerté par Madame B elle-même. a immédiatement fait un signalement au procureur de la République. demandant le placement de l'enfant, après avoir obtenu l'accord de la mère. La jeune femme a parfaitement organisé les choses, obtenant elle-même un rendez-vous avec le juge auquel elle fait avancer le rendez-vous initialement prévu pour le lendemain.
L'admission de Gaël se fera donc en urgence et il nous faudra lui trouver une place en établissement pour le soir même (il est 17 h.).
Lors de ce premier entretien, Madame B, malgré son arrogance, sa maîtrise des événements, sa grande connaissance des services sociaux, cachait difficilement son état de lassitude et de fatigue physique. Dans son hyper-activité, elle nous fait un brillant développement sur la nocivité des séparations mère-enfant et nous confie délicatement son fils en nous priant d'y faire bien attention.
Gaël, agité, anxieux, ne quitte pas sa mère du regard, soulagé qu'elle réponde à sa place à toute question posée.
Les informations que nous avons, au terme du rapport signalant cette situation d'enfant en danger et celles recueillies au cours de l'entretien, nous permettent une certaine reconstitution biographique : c'est en prison qu'à 18 ans elle donne le jour à Gaël.Il est consigné dans le rapport, qu'à la demande de la mère, cette information doit rester secrète vis-à-vis de Gaël. L'enfant est élevé par sa mère en prison, il a dix mois lorsqu'elle est libérée.
A cette époque, elle s'installe avec Monsieur G, le père de Gaël, qu'elle quittera trois ans plus tard lorsqu'elle rencontre Monsieur R. Ils se marient, naît Romain deux ans plus tard.
Romain a trois ans quand elle rencontre Monsieur M, elle quitte Monsieur R en divorçant. Romain est confié à son père ; elle lui laisse également Gaël et disparaît durant un an, ne prenant qu'épisodiquement des nouvelles des garçons.
Enceinte de Monsieur M, elle se marie puis ils décident de quitter la province pour fuir leur amis toxicomanes. C'est Paris ou l'Afrique dit-elle, et elle récupère Gaël.
C'est donc à Paris, objet de leur convoitise, qu'ils arrivent, accompagnés de Gaël.
Trois mois passent, Monsieur M ne travaille qu'épisodiquement, la vie de bohème commence à peser un peu, Gaël est scolarisé irrégulièrement, les services sociaux sont vigilants, puis c'est la dispute violente, la rupture... la rue...
La mère n'est pas outre mesure inquiète de sa situation : Gaël est admis à l'A.S.E., Romain est en sécurité chez son père, elle sait que son mari est dans sa famille, elle-même est admise, le soir même, en Maison maternelle qui peut l'accueillir jusqu'aux trois ans du futur bébé.
Seuls les comportements contradictoires nous permettent de percevoir la fébrilité que cachent son agressivité, son arrogance et son ton de défi. Ce qui force notre volonté à ne pas nous mettre en symétrie.
Deux informations retiennent notre attention lors de ce premier entretien : cette volonté de faire apparaître l'existence d'un secret, et cette fuite en avant permanente de la jeune femme qui paraît être un comportement ancien, allant de pair avec son incapacité à fonder une famille. Deux mariages qui attestent de projets non aboutis, des pères uniques, pas plus d'un enfant par homme ! Et ses petits qu'elle sème sans ciller !
Dans la situation telle qu'elle nous apparaît à ce premier entretien, nous ne voyons pas comment pénétrer dans ce système fermé, défendu et défensif, construit par cette femme, sans risquer l'effraction dommageable pour cet équilibre fragile.
Nous nous contenterons de faire accepter à cette mère une série de trois entretiens, afin qu'elle nous aide à mieux comprendre sa situation avant toute construction de projet concernant Gaël.
Nous aurons de grandes difficultés avec le respect de ce contrat.
Le deuxième entretien aura lieu à la maison maternelle où Madame B est hébergée depuis maintenant trois semaines. Nous nous y déplaçons, tenant compte des difficultés liées à sa grossesse. Gaël n'est pas au rendez-vous, sa mère a annulé sa venue.
D'emblée, elle est très vindicative, a de nombreuses réclamations à formuler concernant le bien-être de Gaël à l'internat, remet en cause les modalités de visite, fréquences et durée. Nos tentatives visant à avoir quelques nouvelles de sa situation, des enfants, de sa santé, échouaient lamentablement dans l'agressivité de ses réponses marquant sa volonté de ne rien livrer de sa vie privée. Menant quasiment l'entretien, elle nous fait part des conditions particulières de la naissance de Gaël, insistant bien sur la notion du secret qu'il y a lieu de maintenir vis-à-vis de son fils.
Pour le troisième entretien, après de grandes interrogations sur la nécessité de poursuivre, nous décidons d'attendre la naissance du bébé et la remise sur pied de la maman.
Dix jours après ce brillant entretien, naît Mélodie. Nous sommes en février.
Début mars, nous convoquons à notre service mère et enfants.
Il était question pour nous d'amorcer un travail et donc de créer le lien nécessaire nous permettant de définir la relation.
Le début de l'entretien fut un condensé des deux précédents. Après épuisement des sujets favoris de Madame B et avant de lui laisser le temps d'en trouver un autre, nous attaquons directement sur ce qu'elle nous donne à voir depuis trois mois, nous lui signifions la situation d'impuissance dans laquelle nous sommes et donc notre incapacité à lui apporter une aide quelconque. Nous lui disons que nous avons compris qu'avant le placement de Gaël sa vie avait été bien remplie. Nous lui proposons une image esquissant celle d'une boîte noire où serait enfermé tout ce qui a pu exister avant ce placement, cette boîte noire étant sa propriété, il lui appartient d'en faire ce qu'elle veut.
Nous lui rappellerons notre mission de protection de l'Enfance qui concerne Gaël, qu'éventuellement un travail avec les familles peut être fructueux mais qu'il n'est pas indispensable, que nous sommes cependant tenus de la rencontrer au moins une fois par an, comme de nous informer de la qualité et de la fréquence des relations qu'elle entretient avec l'enfant qui nous est confié. Puis après l'avoir remerciée de l'énergie déployée pour venir à ce rendez-vous, nous arrêtons là l'entretien.
Elle rappela dans les jours qui suivirent pour demander la poursuite des entretiens.
Elle me relance, passant de la contrainte sociale et de la soumission aux services sociaux à une demande personnalisée, ce qui témoigne d'un processus d'affiliation réussi. Je décide donc de relever le défi !
N'oubliant pas, cependant, le découragement, l'inhibition, l'impuissance dans lesquels je me trouvais devant la complexité de cette situation lors du dernier entretien, je décide également de travailler ce cas en supervision.
C'est avec Catherine Guitton, dans la fonction de superviseur, que ce travail s'est poursuivi.
J'ai ainsi pu établir un contexte de travail, tenant compte de mon appartenance institutionnelle et de sa mission, de ma spécificité d'éducatrice, de mon choix d'intervenante systémique, tout en poursuivant le travail de coordination de terrain.
Car, pour citer C. Guitton, dans son livre "Instants et processus" (Ed. E.S.F.) :
Si le thérapeute familial appartient à une institution d'Etat et s'il est mandaté par elle, il existe un domaine où il agit "au nom de" et un domaine où il agit "en son propre nom", en tant que personne responsable d'une mission mais libre de choisir ses moyens.
C'est donc dans ce contexte de travail et sur ces nouvelles bases que je reprendrai toute une série d'entretiens avec Madame B, dont la fréquence sera à peu près bimensuelle.
Lors du premier entretien de cette nouvelle série, nous aborderons directement la question de la naissance de Gaël.
Madame B a 17 ans lorsqu'elle est arrêtée pour complicité de hold-up à main armée avec son ami François. Tous les deux sont écroués. Après six mois de détention à titre préventif, elle sera mise en liberté surveillée jusqu'au jugement.
Durant cette période empreinte de l'anxiété et de la crainte du retour en prison, elle se fait faire un enfant, peu de temps avant le procès, par un ancien copain d'école, Monsieur G.
Elle est enceinte d'un mois lorsque, à l'issue de son procès, elle est à nouveau incarcérée pour effectuer la peine de 18 mois prononcée par le ministère de la justice.
C'est donc soutenue par la présence de son bébé, devenu son petit compagnon de cellule, qu'elle purgera la totalité de sa peine. D'abord présent dans son intimité corporelle, il l'accompagnera dès sa naissance par la nécessité des soins quotidiens qui succédèrent à sa venue au monde. Le plaisir de la maternité et la découverte de son enfant adoucirent son emprisonnement au-delà de toute espérance.
Cette maternité, vécue impunément et dans la joie du fond de sa cellule, est d'évidence un défi à la société, défi au désaveu social, à la collectivité qui l'a punie en la privant de liberté et en lui supprimant ses droits. Faire un enfant en prison, c'est affirmer délibérément sa volonté de continuer sa route, malgré les humiliations, c'est reconquérir ses droits et reprendre le pouvoir sur les lois des hommes en démontrant sa puissance biologique, sa fécondité, mises au service de la survie de l'espèce.
Je ne pourrai, dans cet entretien pathétique et surprenant, par mon attitude, que la réconforter dans ses choix et ses façons d'assumer son rôle de mère à travers toutes ses difficultés et son isolement.
Pour l'entretien suivant, Madame B vient avec Mélodie. Il est indiscutable qu'elle a une vigilance et une attention toute maternelle avec l'enfant.
Elle est plus détendue que lors des précédentes rencontres, je la sens plus disponible. Je note dans sa tenue vestimentaire un soin particulier nouveau.
Je lui donne des nouvelles de l'orientation scolaire de Gaël, de son adaptation dans son milieu de vie et m'informe du bon déroulement des visites. Bref, je fais mon travail d'éducatrice A.S.E., tout en maintenant un lien accueillant, rassurant et narcissisant.
Et c'est alors qu'elle me parle de son passé et j'apprends qu'elle a été placée dans nos services A.S.E. !
Là, tout de suite, cette information me fait évoquer l'hypothèse d'une rupture dans sa généalogie. Je m'attache à vérifier cette hypothèse au cours des entretiens suivants.
A cette étape de notre relation, où l'on peut dire que l'affiliation thérapeutique s'est installée, la jeune femme me parle du premier enfant qu'elle a eu alors qu'elle était encore adolescente.
Placée en institution A.S.E., et après de nombreuses fugues, elle fut finalement placée en urgence dans un centre maternel, seul lieu disponible pour une adolescente à ce moment. Elle a 16 ans, elle rencontre lors de ses sorties un garçon : François, avec lequel elle a sa première relation sexuelle. Rapidement, elle est enceinte. Naît prématurément une petite fille, Christine, qui décédera à douze jours d'une malformation cardiaque.
Elle apprend la nouvelle de la mort de sa fille en pleine nuit, par la veilleuse de nuit du Centre maternel. Ne trouvant aucun soutien, la jeune femme, dans un état catastrophique, fuit en pleine nuit pour retrouver la seule personne qui a un sens pour elle, François, le père de l'enfant. Puis c'est encore la fuite, à deux, la délinquance, le vol (Bonny and Clyde).
Ils sont arrêtés au cours du hold-up à main armée qui les conduira en prison.
Très émue, je relie son récit, en écho avec le contenu du dernier entretien.
Pour éviter une maternité aussi chaotique, c'est dans une prison qu'elle s'enferme et se fait enfermer pour avoir les moyens de réussir, cette fois-ci, son désir d'enfant.
Je lui rappelle à quel point l'hôtel maternel où elle se trouve encore actuellement est entouré de hauts murs, évoquant ceux d'une prison qui protège autant l'extérieur des emprisonnés que ceux-ci de l'extérieur.
Et là, elle évoque toute sa tristesse, son échec, la souffrance de tous ces moments, et nous refaisons ensemble le deuil de ce bébé.
Dans les entretiens suivants, nous aborderons le cadre de son enfance.
Dernière enfant d'une fratrie de trois filles, Madame B est le fruit d'une relation adultérine extra-conjugale, connue du mari. Deux heures après la naissance de l'enfant, sa mère Madame A meurt d'une hémorragie. Monsieur A ne fait pas de démarche pour que l'enfant ne porte pas son nom, mais il la confie à une "gardienne" qui sera ensuite agréée par l'A.S.E.
Monsieur A ne prendra qu'épisodiquement des nouvelles de la petite fille et élèvera ses deux filles plus âgées.
Madame B gardera donc de vagues contacts avec ce "père" et ses demi-soeurs.
Mais, enfin ! il aurait pu faire un désaveu de paternité ! Il aurait trouvé des témoins ! Elle les a trouvés, elle, les témoins de cette époque, elle a même réussi à savoir qui était cet homme pour lequel sa mère s'est éloignée de son mari et l'a même rencontré ! Mais non ! au lieu de cela, sous des aspects généreux, il lui laisse le nom, mais la sort de sa famille !
Même pas le droit d'être bâtarde ! Donc pas le droit d'être orpheline !
Madame B est sidérée de mon emportement. Cependant, elle réalise vite la véracité de mes propos, se remémorant son enfance entrecoupée des vagues prises de nouvelles de "ce père", des reproches entendus pour l'insatisfaction qu'elle lui procurait, de sa souffrance de ne pas avoir eu le droit à une famille, alors qu'elle croyait en avoir une.
Je l'emmènerai alors, doucement, vers le souvenir de cette famille qui l'accueillie à sa naissance, cette famille qui lui prodiguait l'attention et les soins dont elle avait besoin, vers le souvenir de la femme qui lui servit de modèle pour grandir, pour elle-même devenir la femme qu'elle est aujourd'hui, vers le souvenir de cette femme qui avait su lui donner suffisamment de bonnes choses pour qu'elle ait maintenant autant d'énergie et de volonté pour elle et ses enfants.
Elle acquiesce vivement et raconte avec un plaisir évident de bons souvenirs et de doux moments.
Mais alors, que s'est-il passé ? Comment treize ans de cette enfance se sont-ils ensevelis, sans qu'une parole n'ait pu être mise sur les événements de cette période ?
Elle me dit alors qu'elle a récemment repris contact avec sa "nounou", c'est ainsi qu'elle nomme l'assistante maternelle, ce qu'elle n'avait jamais pu faire auparavant, tant elle s'était sentie coupable de tout ce qu'elle avait pu "lui" faire : "J'étais une mauvaise élève, cela créait des disputes, je voulais retourner chez mon père, j'ai fugué. C'est là que la DDASS (c'est l'A.S.E.) m'a placée en Institution."
Elles ont pu parler de leur rupture, de leurs difficultés liées à son adolescence. Il semblerait que la porte n'ait jamais été totalement fermée et que depuis longtemps la "nounou" attendait ce retour.
Alors, comment cette rupture s'est-elle faite ? Comment la première fugue de la jeune fille a de nouveau déterminé le rejet et l'abandon ?
Comment n'a-t-il pas été possible d'enrayer ce processus ? Et jusqu'où a-t-elle dû aller, pour être entendue dans sa souffrance ?
C'est là où l'on comprend que l'attitude de son père la laissait dans l'illusion de croire qu'elle avait une famille naturelle, mais qu'en réalité cette famille n'existait pas et l'empêchait dans son actualité de s'intégrer et de s'attacher à une autre bonne famille.
C'est un double lien devant lequel elle explose avec des symptômes multiples qui n'ont pour conséquence que de l'éloigner de tout le monde et la désinsérer.
De la même façon, qu'a pu transmettre à cette enfant comme connaissance sur sa propre mère, ce père qui ne se vit que comme un mari bafoué ?
Lorsqu'à l'adolescence, elle marque son désir d'autonomie, son besoin de savoir, de comprendre (problèmes scolaires, fugues), la famille d'accueil dépassée fait part à l'A.S.E. de son incapacité de poursuivre la prise en charge de la jeune adolescente.
L'analyse de la situation par le travailleur social de l'A.S.E. conclura à une incompatibilité entre cette famille et la fillette. L'A.S.E. soucieuse de résoudre le problème posé répondra à la demande de l'assistante maternelle, tout en se souciant de protéger la jeune par un placement en institution.
L'attachement à sa famille d'accueil, la lecture de sa souffrance, le déracinement n'auront pas de place dans ce projet. L'A.S.E., dépositaire de l'histoire de cette enfant, en possession des événements jalonnant son parcours, ne cherchera pas avec l'adolescente et la famille d'accueil, à dépasser la crise, n'en interrogera pas le sens.
Gommant les treize années de vie commune de cette famille reconstituée, la jeune fille sera placée en institution. Elle ne restera jamais plus de quatre mois dans les placements proposés. Le dernier placement effectué par l'A.S.E. se fera en urgence, alors qu'elle n'est pas enceinte, mais faute de place ailleurs, dans un foyer maternel. Celui-là même où elle apprendra la mort de son bébé.
Les comportements aberrants de la jeune adolescente n'obtiendront en réponses, de la part des professionnels, que des solutions pratiques destinées à se débarrasser de la plainte des adultes, sans qu'à aucun moment on ne se préoccupe de la plainte de l'adolescente.
Il est fréquent d'ailleurs à l'A.S.E., qu'à cet âge ingénu de 13-14 ans, où les filles deviennent jolies, les familles d'accueilles renvoient, les virent et qu'on les parque dans des institutions anonymes où elles achèvent de perdre identité, mémoire, affectivité et raisonnement. Atomes d'énergies désintégrées dans le néant social, à partir de l'apparition de leur identité sexuelle.
C'est donc ainsi, avec ces procédures d'exclusion irréfléchies, que l'A.S.E. participe à l'aliénation de ses jeunes :
- pas d'analyse de contexte,
- pas de travail de mise à plat du double-lien maintenu par le père,
- pas de réflexion avec la petite sur ses symptômes donc complicité et reconduction implicite des contraintes paradoxales qui pèsent sur la jeune femme.
C'est là, en reprenant l'histoire de l'origine du placement, que l'on s'aperçoit que le père place volontairement le bébé dans notre institution, avec un accord tacite, sans être tenu à des contrôles et obligations par une ordonnance d'un juge pour enfants.
En dehors de la loi, en dehors de l'écrit, en dehors d'une parole sur ses origines et pour sortir de cette non-existence, non-reconnaissance d'elle-même, elle doit fuir et faire éclater le cadre.
Finalement, l'appel à la loi c'est Madame B qui l'agit par ses fugues, sa délinquance, sa demande auprès du juge pour enfants du placement à l'Aide Sociale à l'Enfance de son fils Gaël pour lequel elle a remis en scène l'histoire du secret de sa naissance.

Sa quête de famille heureuse, elle continue à l'agir en faisant des enfants. Il lui manque la dimension supérieure d'une dynastie, celle de l'inscription dans une généalogie, et dans un cadre et une loi.
Car, utilisant le modèle des familles d'accueil constituées d'enfants de filiations différentes, elle fonde une famille transversale dans laquelle chaque enfant aura une filiation particulière, dans laquelle il y aura un père pour chaque enfant. Les pères utilisés pour leur fécondité seront écartés dès qu'ils marqueront le désir d'assumer leur paternité.
Pour elle, concevoir une famille était se référer à la mythologie A.S.E. dans laquelle elle avait baigné depuis ses débuts dans la vie.
La prise en charge de Gaël à l'Aide Sociale à l'Enfance a duré dix-sept mois durant lesquels nous avons sans relâche travaillé dans plusieurs directions :
- Changer son modèle de conception de la famille, c'est-à-dire laisser celui d'une tribu matriarcale à fécondité... (acte sexuel non génitalisé, dont le but est la procréation) et le sacrifice rituel des enfants.
- Changer son modèle relationnel avec le monde, c'est-à-dire :
- Apprendre à utiliser la parole. exprimer son récit, argumenter ; comprendre, raisonner ; apprendre une langue. c'est-à-dire les processus de symbolisation et de mentalisation.
- Introduire la loi
- Maintenir le lien, même dans les crises, difficultés, rupture, fugue, etc. et élaborer un conflit, une séparation.
- Reconnaître le principe de l'altérité, l'autre en tant que sujet, et accepter de fonder un couple, en se situant dans une dynamique évolutive.
Au fil des mois, le jeune femme, tout en se reconstruisant, bâtissait sa vie : sa première démarche fut de faire un stage d'insertion professionnelle qui lui a permis de trouver un emploi, puis elle trouva un appartement dans lequel elle s'installa avec Mélodie ; elle y reçut régulièrement Gaël les week-ends jusqu'à la fin de l'année scolaire.
Elle fit elle-même ces démarches, inscrivit Gaël à l'école de son quartier et prit l'initiative de l'inscrire au CMPP (Centre Médico-Psycho-Pédagogique) pour qu'il soit aidé dans ses problèmes de comportement et scolaires.
Il n'y avait plus lieu de maintenir le placement de Gaël à l'A.S.E. Aussi nous fîmes un rapport de situation au juge pour examiner la situation de cette famille au regard des nouveaux éléments existants.
Le juge, à l'issue de l'entretien avec Gaël, Mélodie et leur mère, tout à fait rassuré, prononça la mainlevée du placement de l'enfant concerné.
Avant de concrétiser ce retour de Gaël auprès de sa maman, à la demande de Madame B, nous avons aménagé un entretien familial où la mère, Gaël et Mélodie étaient présents pour lui permettre de révéler à Gaël le secret.
Lors qu'après que sa mère lui ait dit : "Tu sais, quand tu es né, maman, qui avait fait de grosses bêtises, était en prison, tu es né en prison !", nous entendîmes Gaël lui répondre : "Mais oui, maman quand on est arrivé à Paris tu m'as montré là où je suis né, j'ai bien vu que c'était une prison"...
Follow up deux ans après. . .
Madame B est à nouveau enceinte. Le père de ce bébé, Monsieur M et aussi père de Mélodie, revit avec elle depuis un an et demi. Ils ont aménagé leurs relations dans un projet de vie commune et fondent une famille. Madame B continue à travailler, Monsieur M a monté une petite entreprise de carrelage.
Il semblerait également qu'elle ait pu négocier ses relations avec son précédent mari, puisqu'elle reçoit régulièrement en week-end son fils Romain.
Conclusion
I. La dynamique de rupture
Elle s'organise sur plusieurs niveaux :
- Rupture existentielle pour l'enfant : pourquoi m'as-tu abandonné ?
- Rupture relationnelle et contextuelle qui s'ensuivent : placements dès 13-14 ans en institutions.
- Rupture dans le récit des origines fait, ou pas fait par les intervenants, récit haché, incohérent...
- Rupture dans la vie mentale du jeune, rupture de la logique, de la cohérence, de la compréhension et de l'affectivité...
Cette dynamique est générée par l'institution sociale et par l'institution A.S.E. fonctionnant dans une mythologie matriarcale légale fondée sur le non-dit.
Il. Le sacrifice des filles à 13 ans
Que l'on déracine des familles d'accueil pour les placer en institution dans un rituel de désocialisation et de désintégration mentale.
Ces jeunes posent des questions essentielles dans la dynamique familiale :
- Celle de la séduction possible du père de la famille d'accueil, sans l'interdit de l'inceste.
- Celle de l'autorité qu'elles remettent en cause en prenant leur autonomie et imposant à toute la famille de changer son fonctionnement.
La famille a deux alternatives :
- Ou elle accepte le processus de croissance de la jeune fille, de changement commun, et c'est quasiment une adoption et la famille est en double lien car elle n'y est pas autorisée.
- Ou la petite fille n'a qu'une fonction salariale qui ne suffit pas à compenser les risques de bouleversement des règles familiales et la famille remplace l'adolescente par une enfant plus jeune, ce qui pose un problème d'éthique.
III. "Dis grand-mère raconte-moi quand j'étais petite !"
Le placement à l'A.S.E. des enfants (de deuxième génération) par les parents, eux-mêmes anciens assistés de nos services, ne témoigne-t-il pas d'une interrogation posée à cette institution sur les origines et les raisons de leur propre abandon ?
Car aussi, on peut déduire qu'une part d'eux-mêmes et de leur histoire est restée incluse et chaotique, enfermée dans nos dossiers : elle ne leur a jamais été restituée ni dans un processus de signification ou de subjectivation cohérente, ni dans un processus d'apprentissage des liens.
Aussi, il leur reste à reposer la question des ruptures traumatiques qu'ils ont vécues et à apprendre comment élaborer des liens qui autorisent les séparations d'avec leur enfance à A.S.E. C'est pour cela qu'ils reviennent déposer leur enfant à l'A.S.E.
Alors, pour finir, ne pourrait-on pas imaginer des prises en charge autour de ces jeunes parents, et de nos jeunes actuellement placés, qui justement introduiraient cette parole et répondraient à ce questionnement sans qu'on en attende la remise en scène concrète avec de nouvelles victimes ?
A partir de là, comme dans cette observation de Madame B, ces sujets pourront concevoir des liens dans la durée et construire leur propre univers où serait possible la permanence d'une famille, condition indispensable pour s'inscrire dans une généalogie. dans un ordre historique. un ordre social, une légitimité humaniste.
* * *
Bibliographie
- Verdier P. (1987)
Le nouveau Guide de l'A.S.E., Edition Centurion
- Daigremont A., Guitton C. et Rabeau B. (1979)
Des entretiens collectifs aux thérapies familiales, Edition E.S.F.
- Bompard A. (1988)
L'événement psychique et collectif ; Edition privée.
- Guitton-Cohen Adad C. (1988)
Instants et Processus, Edition E.S.F.
- Mac Goldrik M., Anderson C. and Walsh F. (1989)
Women in family, Edition Norton.
- Luepnitz o. (1989)
The family interpreted Feminist theorie in clinical practise, Edition Basic Book.
- Pluymakers J. (1989)
"Fonctions d'autorité. Appartenance institutionnelle et auto-référence", Familles, Institutions et Approches systémiques, Edition E.S.F.
- Lemoigne J.L. (1990)
Théorie du système général, Edition P.U.F., 3° édition.
- Miermont J. (1987)
Dictionnaire des thérapies familiales, Edition Payot. 95