Les maternités socialement assistées
Catherine Guitton - Psychiatre des Hôpitaux
127, avenue Jean-Baptiste-Clément - 92100 Boulogne
Est-ce que tout ce qui augmente la liberté augmente aussi la responsabilité ?
Thérapie familiale, Genève, 1996, Vol. 17, Nº 1, p. 77-83
Tout ce qui augmente la liberté augmente aussi la responsabilité
Cette citation de Victor Hugo résume la position de l'équipe d'Espace Famille après six ans de travail et de supervision avec les travailleurs sociaux chargés d'organiser un soutien aux jeunes mères isolées. La difficulté de la réussite de leurs projets d'aide tient au fait que les relations avec les jeunes mères isolées se cassent fréquemment au moment où tout semble sur le point d'aboutir.
Ces constatations conduisent à s'interroger sur la pertinence de leurs moyens. Ces maternités décadrées apparaissent comme une violence féminine spécifique envers la société en retour d'un pouvoir social et patriarcal excessif.
Cet article détaille, à la suite de notre recherche clinique et interdisciplinaire, des propositions plus éthiques et responsabilisantes pour ce problème.
* * *
Si la citation est de Victor Hugo, la question est posée ce jour par toute l'équipe (Mesdames B. Bonis, C. Garcia, M. Lavaut, I. Mazillier, C. Pasdeloup) du centre Espace Famille 92 !
En effet, depuis six ans nous travaillons avec les professionnels de L'Aide Sociale à l'Enfance, en supervision de cas, et nous avons organisé un Séminaire interdisciplinaire sur quatre ans, pour réfléchir sur nos échecs et nos succès dans les prises en charges, de plus en plus fréquentes de jeunes mères isolées.
Le Centre Espace Famille 92 est une création de l'Hôpital Paul Guiraud, Villejuif, depuis 1988. C'est un lieu de consultation en Systémique : Thérapie familiale, Aide à la Décision, Conseil et Supervision.
Ses objectifs ont toujours été :
- d'installer une interaction performante entre les services sociaux de terrain et le monde de la psychiatrie ;
donc :
- de réaliser une prévention précoce ;
- d'éviter la psychiatrisation des problématiques existentielles ;
- de prévenir les abus et les effets pervers de l'Aide Sociale.
Devant la multiplication des demandes de supervisions par les intervenants de terrain à propos des prises en charges des jeunes mères isolées, nous avons décidé de mettre en commun nos expériences et de formaliser nos observations au cours d'un Séminaire dont voici l'argument :
"Soit la fécondité conçue comme l'exercice le plus évident de la puissance féminine. Aujourd'hui, certaines maternités apparaissent de plus en plus décadrées d'un ensemble de réseaux symboliques, affectifs, économiques, existentiels, légaux et signifiants qui seraient pourtant indispensable à la survie du système mère-enfant.
Dans notre expérience clinique, nous voyons avec les travailleurs sociaux qui ont en charge ces situations, qu'à chaque fois les décisions de maternité sont prises par des femmes seules, totalement isolées et sans ressources ni projet familial.
Alors, abus de pouvoir féminin ou réaction à des abus de pouvoir social ?
Effondrement du féminin, retour à la barbarie et exclusion ou alors tentative de réinsertion et espérance d'un nouveau départ ?"
Mais comment se posent les problèmes pour les travailleurs sociaux ?
Organiser une Aide Sociale cohérente autour de ces jeunes mères isolées demande de construire un projet complexe difficile à mettre en oeuvre et à faire aboutir. Au début, en effet, les jeunes mères demandent une aide partielle et transitoire à l'ASE.
La relation s'engage chaleureuse et complémentaire : au cours du projet, doivent s'emboîter des éléments hétérogènes par nature selon un ordre chronologique bien précis : logement, travail, obtention de subventions, insertion des enfants, aménagement des conflits ou des aides familiaux, etc.
Or il arrive qu'à un point donné de cette élaboration difficile, l'irruption brutale des difficultés psychologiques des jeunes femmes mettent en échec tout le protocole d'actions : elles ne supportent plus les échéances des choix, ni la cohérence du projet qui institutionnalise leur mono-famille et les prend dans un faisceau de contraintes. Elles commencent alors à présenter des conduites d'évitement et de fuite de la relation, elles ne répondent plus aux convocations et elles disparaissent des circuits en laissant les professionnels de terrain dans des situations indécidables.
La mise en péril des projets de ce genre pour les travailleurs sociaux est une véritable épreuve car :
- ils ont investi ce projet depuis plusieurs mois et ils se sentent trahis ;
- ils sont conscients des échéances de temps et d'argent qui vont inéluctablement arriver et qui, faute de décision prise à temps, avec la maman, vont imposer en urgence des décisions plus lourdes de conséquences (placement, éloignement, appel au juge... ) ;
- ils sont les témoins impuissants de l'inertie des jeunes mères et des pères ;
- ils ne savent plus comment reprendre le contrôle de la situation et ils se retrouvent en conflit dans leurs équipes sur le mode : faut-il privilégier les liens affectifs et la protection de la mère ou faut-il sévir et la mettre en face de ses responsabilités en utilisant les moyens de pouvoir dont ils disposent ?
- ils savent par expérience, que les placements effectués dans ces conditions sont très mal vécus par les jeunes mères : il arrive qu'elles reconduisent une grossesse dans les mêmes conditions "décadrées".
C'est pourquoi, les travailleurs sociaux ont pris l'habitude de nous solliciter et nous avons créé plusieurs sortes de protocoles pour leur venir en aide.
Donc, un questionnement chemine souvent au cours de notre travail clinique et des interrogations plus larges se font jour.
Peut-on dire que le choix d'une "maternité hors contextes" dans l'isolement complet et le début de l'exclusion sociale est un problème nouveau ? Peut-on dire qu'il est une réponse appropriée à un certain type de violence sociale ?
En quoi notre consultation qui repose les problèmes en termes de réseaux (car elle lie les difficultés des professionnels aux difficultés des jeunes mères comprises dans la pathologie de leur famille d'origine ) est-elle une aide spécifique et pertinente ?
Il est clair que les circuits de l'ASE fonctionnent bien en général et que souvent ils guident ces patientes vers des issues opérationnelles. Mais nous ne voyons, dans notre Centre, que les cas graves dans lesquels les mises en échec des stratégies d'aide sont très compromises.
Il faut cependant noter que le nombre de ces grossesses augmente sans cesse et que ces familles monoparentales pauvres se multiplient, avec leurs risques de désinstitutionnalisation totale et d'errance. Les chiffres qui les évaluent dévoilent une discordance inquiétante, selon qu'ils sont donnés par les organismes institutionnels officiels ou par les associations caritatives qui les accueillent. Le symptôme qui est en évidence alors est celui de leur transparence et de leur non-affiliation. Nous sommes ici dans les conséquences d'une dynamique de rupture des liens. Cette habitude de rupture de liens est acquise par les femmes au cours de leur enfance et elle est reproduite dans leur couple, dans l'interaction avec leurs enfants et dans l'interaction avec les soignants. C'est sur ce point que nous faisons des propositions novatrices dans la conception de raide à leur apporter.
Nous renverrons le lecteur à trois communications différentes :
- celle du Congrès de l'EFTA, à Athènes, avril 1994
- celle de l'émission d'E. Contini, sur France Culture, "mise au point", du 4 mai 1994
- celle de l'article du Point, paru en septembre 1995 (N° 1201)
Pour revenir maintenant au sujet qui nous préoccupe ici, dans ce symposium, nous allons poser le problème de ces maternités socialement assistées, en termes éthiques.
Déjà, pour résumer, on repère trois niveaux de conflits :
- celui de l'abus de pouvoir, effectué par ces femmes, qui mettent la société devant le fait accompli et l'obligation de les aider, et qui, par surcroît, sont prêtes à "marchandiser" l'enfant pour sortir elles-mêmes de la spirale de t'exclusion ;
- celui de l'inadéquation totale de leur projet avec l'écosystème social, économique, professionnel et familial qui menace d'emblée la survie de la dyade mère-enfant, si l'aide sociale ne s'en mêle pas... ;
- celui du dysfonctionnement de leurs processus d'autorégulation qui induit des comportements de fuite ou d'évitement ainsi que des répétition du symptôme (nouvelles grossesses dans les mêmes conditions ou pire).
On en arrive alors à prendre en considération le point de vue des réactionnaires moralistes de tous bords ( cf.
Le Courrier International, semaine du 2 au 8 décembre 1993) qui ne vont d'ailleurs par tarder à faire des adeptes en France, et qui proposent tout simplement d'enrayer ces abus répétitifs par des mesures politiques draconiennes et vétérinaires. Il suffirait de couper les subventions aux mères isolées, de les obliger à avorter, de créer des orphelinats, d'empêcher les divorces, bref de délégitimer odieusement les femmes de leurs droit sociaux, sous le prétexte que l'entité "femme seule et enfant est illégale", etc. Les Américains et les Anglais sont déjà en train de voter ce type de lois.
Un point de vue éthique serait plutôt de considérer ces troubles comme des symptômes et d'admettre de les entendre dans leur signification ambiguë, donc aussi dans leurs potentialités positives et créatives.
Car ces femmes, qui ont décidé de commencer leur vie par la maternité, sont capables d'être de bonnes mères si on les installe dans des conditions vivables et si on favorise, à cette période de leur développement quelques valeurs matriarcales... ainsi que leur sens des responsabilités.
C'est là que l'analyse effectuée par l'équipe d'Espace Famille devient intéressante et audacieuse dans ces conclusions.
En résumé :
- Nous soulignerons que l'aide sociale est tellement morcelée qu'elle induit un comportement de mendicité chez les femmes et qu'elle interdit de toute façon d'imaginer un projet dans la durée.
- Nous redirons que les valeurs d'indépendance prônées par notre société sont des valeurs patriarcales à savoir le travail et l'insertion sociale, et qu'elles sont proposées à ces jeunes mères isolées comme des critères absolus de responsabilité alors qu'elles ne font qu'adhérer et propager les valeurs masculines. On leur demande de travailler comme des hommes alors qu'elles ont déjà trois petits sur les bras : comme si le modèle était unique alors qu'elles ont bien d'autres choses à apporter à ces enfants...
De toute façon, même une femme seule normale, diplômée, etc. ... n 'y arriverait pas...
Il est temps d'admettre que les femmes ont des spécificités en matière de nursing et de maternage irremplaçables.
- Nous mettrons de nouveau en évidence que l'aide sociale conçue sur ce mode ne fait que pérenniser l'état de crise et fait attendre les enfants dans des situations indécidables vouées à l'échec. N'est-il pas enfin temps de faire passer "le temps des enfants" avant celui des adultes ?
- Nous attirerons l'attention des professionnels une fois de plus sur le fait que la multiplication des intervenants ne fait que nuire à la gestion des situations et que, dans le même temps, on assiste à une déterritorialisation de ces femmes qui deviennent ainsi des errantes désinstitutionnalisées, semant leurs enfants au gré du hasard.
Voilà comment l'on passe d'une famille mono-parentale pauvre à une famille d'exclus, puis à des générations perdues...
C'est pourquoi les propositions du Centre Espace Famille sont particulièrement novatrices sur ce sujet : en effet, nous proposons de lier pour ces femmes, le choix de leur maternité avec un contrat et un contrôle. Nous pensons qu'il serait bien plus rentable d'accueillir ces mono-familles sur une durée d'au moins six ans, ce qui correspond pour nous à l'admission d'un enfant en C.P., en offrant gîte et finances à la mère que de placer, pour 1 000 francs par jour, tous ses enfants en attendant qu'elle en fasse d'autres...
Un rapide calcul vous fait comprendre que pour 3 000 francs
par jour, on entretient trois enfants dispersés alors que pour 12 000 francs
par mois on construit un projet de vie et on crée une cellule de vie... On peut avoir accès aux difficultés de la mère, superviser sa vie de femme et la protéger des prédateurs, on peut lui apprendre le travail de mère et même une compétence professionnelle, on peut la prendre en charge sur ses difficultés psychologiques ... etc.
Pour nous, ceci, serait une attitude éthique qui augmenterait leur responsabilité.
Bref, Nous rejoignons là les interrogations soulevées par ce symposium, à savoir :
- les chercheurs et les progrès de la science nous amènent à nous dissocier de plus en plus des contraintes de la nature. C'est même nous maintenant qui pouvons créer et moduler la nature selon nos choix (le reboisement, les nouvelles espèces de cultures, les cultures artificielles... ). De même, on peut créer artificiellement des vies humaines.
Les progrès de la science nous conduisent à d'extraordinaires sauts qualitatifs. Mais comme dit Heidegger : "la science ne pense pas" et notre civilisation devient une civilisation du risque, selon l'expression de P. Lagadec. En effet, certaines découvertes comme certaines de leurs applications peuvent mettre en péril l'espèce et la planète. Ainsi nous commençons même à pouvoir penser, à la suite de plusieurs grands chercheurs du mouvement des
cindyniques, "le risque technologique majeur"
"Notre époque est caractérisée par une irrésistible percée technologique, et par un irrésistible élan démocratique." En effet, de plus en plus, sur le terrain les citoyens veulent être associés aux processus de décision et les problèmes de l'éthique se font de plus en plus présents dans le quotidien.
Jusqu'où maintenant peut-on répondre aux envies des uns et aux désirs des autres ?
Qui doit mettre les limites et comment ? Jusqu'où va-t-on légitimer des actes transgressifs ou abusifs qui, une fois réalisés, emportent l'adhésion des citoyens et des politiques, tant sur le plan des prises de risques individuels (la création de la première FIVETTE par les Australiens après des expérimentations complètement illégales) que des prises de risques collectifs (Séveso, Tchernobyl, l'Amoco Cadiz, les essais nucléaires).
Ici, l'avenir de la civilisation sera dans nos facultés à réinventer nos protocoles d'autorégulation et à les transmettre... car ce pourrait être l'avenir de l'espèce, comme celui de la planète (notre écosystème), et celui de la démocratie qui pourraient bien se trouver concernés.
Conclusion
Pour conclure, nous devons changer de modèles si nous voulons survire à notre propre créativité. Je vous proposerai donc cette jolie définition de la famille genre du troisième type, pour le prochain millénaire. La thérapeute familiale américaine qui l'a pensée s'appelle Oeborah Luepnitz. Elle se dit "thérapeute familiale féministe". Elle a écrit un livre qui s'appelle La famille interprétée : elle y propose la définition suivante de la famille : " Un adulte et un enfant qui vivent ensemble et qui partagent des liens émotionnels." Ceci dit, reste posée la primauté de l'objectif majeur de la famille qui demeure celui de la socialisation, j'irai même jusqu'à dire, pour ma part, de l'humanisation, des enfants.
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