|
|
|
|
|
| |
Les familles de toxicomanes au moment des traitements de substitution
C. Pasdeloup, I. Mazillier et C. Guitton Expérience de thérapie familiale à la Clinique Liberté de 1993 à 1997. Centre Espace Famille 92 (Hôpital Paul Guiraud Villejuif) 127, avenue Jean-Baptiste-Clément - 92100 Boulogne
Rapport remis par l'association FIRST à l'Observatoire Français des Drogues et dirigé par Jean Fournié - Juillet 1997
Beaucoup de toxicomanes vivent leur maladie sur de longues années et se désinstitutionnalisent des structures de soins et de travail. Les familles restent souvent les derniers partenaires autour de ces patients malgré toutes les difficultés de leur histoire (il s'agit soit des familles d'origine, soit des familles nucléaires). Les situations aiguës sont souvent même gérées par des associations et des bénévoles qui interviennent de façon ponctuelle dans des moment d'éclatement ou de rupture mais souvent de façon décisive pour la survie du patient. Une fois la crise passée, les relations reprennent et on peut entendre les demandes d'aide de ces proches...
* * * Nous avons commencé à nous sensibiliser à ces pathologies vers les années 1990 et nous avons pu monter à la Clinique Liberté une consultation pour les familles dès 1993. C'était un contexte novateur et pionnier de distribution de méthadone et il a fallu adapter nos outils cliniques par rapport à ces pathologies si anciennes, si enkystées, et si excluantes. Ce qui nous a frappés dès le départ de notre expérience, c'est le haut niveau de violence qui existe dans les familles de toxicomanes : elle est montrée ou parlée, ou agie et elle est admise banalement comme modalité de communication. Il y a une grande brutalité dans les relations ou alors de grands silences qui n'aboutissent nulle part.
Nous avons rencontré 3 types de situations familiales au sein desquelles nous avons pu prendre en charge et reconstituer efficacement le réseau familial :
- Tous les membres de la famille étaient en pleine crise avec leur patient : tout le monde était conscient que s'installait une “dynamique de la catastrophe” et que les conséquences du dysfonctionnement allaient être irréversibles : expulsion, famille nucléaire à la rue, enfants non inscrits à l'école, négligence etc... La prise en charge familiale ici permettait de redéfinir des choix, des priorités et de faire prendre à chacun de “bonnes” décisions pour l'ensemble. Ce travail permettait alors au patient d'accepter de s'engager dans un traitement de substitution et de s'y tenir.
- Soit il s'agit de situations moins gravissimes: la famille avait retrouvé un certain équilibre, le patient avait reconstruit certaines attaches socioprofessionnelles et tout le monde redoutait la rechute...ou l'abandon, par exemple, du patient de son traitement de substitution.
Il faut bien voir ici que la mise sous méthadone, ou traitement de substitution, est un moment crucial pour le patient et pour son entourage. Il sort de la spirale de la délinquance, il gère autrement sa dépendance, le niveau de tension décroît dans son système relationnel et la communication peut retrouver sa place . Mais alors, les problèmes existentiels et pragmatiques du quotidien refont surface aussi et le patient a besoin de négocier avec ses proches pour s'organiser. C'est là que les entretiens familiaux collectifs sont très efficaces, pour permettre ce réapprentissage en commun du dialogue et de la relation de confiance.
- Une autre situation pouvait nous amener à intervenir : c'était quand la violence familiale se retournait contre l'institution elle-même. Certaines familles venaient revendiquer agressivement à la Clinique, en dehors du patient et exposer leur détresse.
Il faut bien comprendre aussi que les complications pour ces familles vont en se multipliant car les toxicomanes sont maintenant en couple : ils ont des parents qui les soutiennent et des petits enfants en bas âge à s'occuper. Alors ces thérapies se font sur les trois générations. Les grands parents ici sont très actifs, très sollicités (financièrement, pratiquement, affectivement...). Ils doivent s'occuper des petits enfants, veiller sur leur scolarité etc. tout en essayant de composer avec les parents, toxicomanes au long cours. Ils sont parfois aussi excédés de l'absence d'amélioration des pathologies et prêts à faire justice eux-mêmes quand ils ont trouvé un coupable... c'est pourquoi, à l'écoute de leurs revendications, l'équipe de la Clinique peut nous les adresser pour initialiser une prise en charge familiale. Dans une analyse clinique un peu plus fine on peut noter quelques composantes qui reviennent fréquemment dans le fonctionnement des familles de toxicomanes au long cours . Il ne faut cependant pas généraliser ces grands traits car chaque histoire bien sûr prend sa forme spécifique.
- Néanmoins on retrouve souvent un fonctionnement psychique et relationnel qui balance entre 2 pôles : du fait des responsabilités du quotidien, des contraintes envers les enfants de la 3ème génération, etc... le fonctionnement familial devient purement opératoire : on s'organise en “s'évitant” finalement les uns les autres. On ne tient compte aucunement des aspects subjectifs ou affectifs des situations; on a tendance à minimiser puis disqualifier toute parole personnelle, on réduit les échanges à une mécanique strictement utilitaire jusqu'à l'explosion et la crise suivante. Ces familles sont aussi dans une dynamique du soupçon et de la méfiance mutuelle. De plus, les crises et les ruptures passées leur laisse une expérience de traumatisme, jamais élaborée ni dépassée. Les vécus de terreur et les auto-inhibitions amènent rapidement la reconstitution de situations en impasse, où la communication et le dialogue sont complètement inutilisables. Les échanges se font alors sur le mode impulsif de passage à l'acte, de mise devant le fait accompli, de démission etc... Ces moments favorisent l'émergence de nouvelles crises , et c'est le second pôle, avec possibilités de catastrophes majeures. On assiste à la reprise de tous les symptômes jusqu'à présent contenus : fugue, délinquance, reprise de toxiques, maltraitance, violences intrafamiliales... dépression des proches et détresse des enfants.
- Les circulations d'argent restent un problème constant dans nos entretiens. Souvent, les parents nous demandent des avis fermes sur la conduite à tenir sur ce point. Nous leur répondons que nous ne pouvons pas leur proposer une solution purement théorique, parce que c'est à eux, en dernière analyse, de tenir la position qu'ils auront choisi. Le plus important est qu'ils puissent assumer leur choix, à chaque incident, en attendant que les choses s'élaborent plus globalement et sur d'autres niveaux.
C'est effectivement un paradoxe insondable, mais il faut traiter ce problème aussi comme un symptôme plutôt que de vouloir le normaliser ou le faire disparaître à tous prix.
- Les dynamiques inconscientes de la culpabilité et de la honte restent opérantes en toile de fond, surtout chez les jeunes toxicomanes. La conscience de faire souffrir leur famille les amène parois à renforcer leurs comportements suicidaires ou autopunitifs et de ce fait, à s'abandonner à la maladie de façon encore plus néfaste. La culpabilité est bien partagée avec les parents parfois, que ce soit de façon exprimée ou de façon inverse, complètement annulée jusqu'au jeu de l'indifférence.
Au total,Il est clair pour nous que les traitements de substitution sont un grand changement épistémologique dans la conception des soins de ces grands toxicomanes. Arrivées un peu “en dernier” dans l'arsenal thérapeutique ici, les thérapies familiales et l es entretiens collectifs familiaux permettent un travail à plusieurs niveaux et deviennent très efficaces lorsqu'on arrive à se mettre en synergie avec l'ensemble des soignants. Ces réunions collectives, ouvertes et peu rigides dans leur protocole, facilitent la reconstruction d'un lien de confiance entre les différents membres de la famille, favorisent l'émergence d'un vécu émotionnel et affectif dans un cadre où les thérapeutes peuvent contenir les risques d'explosion psychique, relationnelle et concrète de la famille, autorisent l'apprentissage des processus décisionnels et décryptent les vécus de terreur ou d'injustice avec leurs cortèges d'effets pervers.
Ces entretiens réhabilitent la valeur de la parole en tant que qu'énontiation du sujet et légitiment la dimension de la vie psychique dans ses expressions quotidiennes. Détruire l'appareil psychique de l'interlocuteur conflictuel n'apparait plus si “normal”, annuler les problèmes en anéantissant le contexte dans lequel ils se posent, non plus. Le passage à la symbolisation de la tension et de la violence devient parfois incontournable et... salvateur.
| |
| | |