L'autorité est-elle encore un argument ?

Catherine Guitton,Psychiatre des hôpitaux,
auditeur de l'Institut des Hautes Etudes de la Sécurité Intérieure (IHESI)

Défense, revue de l'Institut des Hautes Etudes de la Défense Nationale
nº 79 - mars 1998

La violence, quelle que soit sa forme, semble échapper à. tout contrôle.
Est-ce un accident ? N'est-elle pas au contraire le signe d'une crise dans les fonctions d'autorité ?
Et pourtant l'autorité reste le plus faible argument . . .

La montée de la violence dans le quotidien, de l'incivilité à la délinquance organisée, en passant par la violence sexuel et le meurtre, touche particulièrement les jeunes en cette époque, que ce soit en tant que victimes ou en tant qu'auteurs. Ces comportements transgressifs prennent une ampleur particulière dans leur intensité comme dans leur durée. On a parfois l'impression d'une escalade des comportements violents qui échappent bizarrement à tous les niveaux de contrôle et de régulation mis en place.

La violence : accident ou crise d'autorité ,

Certains chercheurs se sont donc penchés sur les contextes qui permettraient le développement de ces situations de danger : danger individuel, danger intra-familial, danger social, bref danger de sécurité intérieure pour finir . . . Un immense travail de réflexion a été commencé au cours d'un colloque "La violence est-elle un accident ?" en novembre 1997, sous l'impulsion de l'Institut européen des cindyniques en collaboration avec l'Institut des hautes études de la sécurité intérieure (IHESI). Pour ma part, ma fonction professionnelle de psychiatre et de thérapeute familial m'amène à poser un nouveau regard sur ces questions.
Le dysfonctionnement des diverses instances sociales, judiciaires et policières, sur le terrain signe une crise dans ce que j'appellerai "les fonctions d'autorité", tant au niveau de leur conception qu'au niveau de leur représentation il y a une confusion dans les mandats spécifiques de chacune, une non reconnaissance des limites qui les structurent et un enchevêtrement de leurs moyens qui entretiennent, à mon sens, les situations dites "à risques", jusqu'à ce qu'elles deviennent incontrôlables et catastrophiques.
Je souhaiterais ici développer cette idée des "fonctions d'autorités". Je prendrai donc un exemple simple tiré du séminaire d'A. Bompard.
Pour qu'un enfant apprenne à l' école, il faut que soient cohérents trois niveaux d'autorité distincts :
• celui de l'État : il faut qu'il existe un ministère, des programmes nationaux, des examens . . . C'est le niveau du déontique, c'est-à-dire de celui qui est garant pour tous ;
• celui du professeur, qui représente une autorité dite épistémique, et qui effectue la transmission du savoir ;
• celui du parent, qui à la maison suit la progression de l' enfant et valide les étapes.
S'il existe une défaillance à l'un des trois niveaux, on voit bien comment l'enfant sera mis en difficulté. L'absence de parent pour signer les livrets démotive les efforts ; pas de professeur et le niveau de la classe chute ; pas d'organisation supérieure et de progression prévue par les tutelles d'Etat et plus rien n'est valable.

Une architecture conceptuelle

Cela illustre l'importance d'une congruence sur le fond et sur la forme car ce qui fait autorité dans l'esprit de l'enfant c'est la représentation qu'il se fait du processus dans lequel il est pris. Il s'agit d'une vraie architecture conceptuelle de trois niveaux différents de contrainte que l'enfant va pouvoir accepter parce qu'elle est relayée simultanément autour de lui dans trois espaces différents : la vie publique, l'école et la maison.
Il pourra alors accepter toutes les contraintes qui en découlent et s'affilier, s'intégrer dans la démarche scolaire, en renonçant à une partie de son indépendance.

Nécessité de références communes

On comprend donc que ce qui fait autorité sur le terrain est, en fait, sous-tendu par toute une organisation mentale et pragmatique : les personnes qui représentent ces différents niveaux d'autorité et de contrainte existent en chair et en os - l'inspecteur, le professeur, un parent - et jouent chacun leur partie en cohérence avec les autres acteurs. Les parents qui refusent de se soumettre à l'autorité des professeurs et des conseils de classe, ou qui protègent abusivement les enfants contre les décisions disciplinaires créent des situations de subversion, des situations qui deviennent paradoxales et toxiques à la longue pour les enfants. Ils les mettent dans des conflits de loyauté et de confusion de références qui induisent de tristes conséquences.
Cet exemple illustre ainsi comment l'autorité ne peut fonctionner que dans un système établi de références communes. De plus, ce système doit être choisi et accepté par les partenaires. On en arrive alors au fait que l'autorité ne peut s'exercer que dans une interaction et une négociation permanentes . . .
Un autre exemple va développer cette idée. Qu'est-ce qui fait la différence entre une partie de foot dans la rue entre copains et un match officiel ? Si la partie entre copains est un événement singulier sans conséquences, le match officiel s'inscrit dans un protocole organisé de compétition, avec des règles qui dépassent le simple jeu et qui aboutissent à une validation publique. Les joueurs qui jouent ce match ont tous en tête les mêmes enjeux, les mêmes règles et les mêmes espoirs. Ils ont choisi les contraintes de ce sport - les entraînements, les blessures, etc. et obéissent aux ordres des arbitres sans contester. Leur adhésion garantit la cohérence de l'événement.

Un engagement personnel, une relation de confiance

On comprend donc pourquoi l'autorité est une construction d'abord dans les représentations et comment elle ne peut opérer que s'il existe un engagement, un choix personnel des valeurs proposées. L'autorité, c'est du symbolique d'abord, puis du pragmatique ensuite. L'autorité c'est du langage, donc de l'interaction et du sens.
Un exemple, tiré de ma pratique de thérapeute familial, va nous permettre de saisir mieux cette dimension. L'autorité ne peut se fonder que sur la confiance, sinon elle n'est que prétention. On dit parfois que l'autorité est le "plus faible des arguments car elle ne tient pas devant les actes". Par exemple, vous avez rendez-vous et vous arrivez en retard : la faute est là ! Le temps passé ne se rattrape p1us et vous êtes définitivement en tort. Il vous faudra vous faire excuser par l'autorité en cause et négocier votre pardon, même bien sûr si ce retard n'est pas de votre faute ! Quant à l'autorité en question, qui vous a attendu, son pouvoir est mis en défaut . . . C'est ce qui arrive en permanence, dans les familles avec des adolescents qui commencent à sortir seuls le soir ! Ils vous jurent qu'ils seront là à minuit et, à une heure, vous les attendez encore !
Que faire ? Tant qu'ils n'auront pas compris votre inquiétude suffisamment pour en tenir compte - et vous prévenir s'ils sont en retard - vous vivrez une situation d'échec de votre autorité.
Donc, l'autorité se noue dans une relation de confiance mais elle ne peut cependant pas être déléguée à l'infini.
Imaginons une famille dans laquelle les parents sont souvent absents et les enfants laissés à eux-mêmes. Le frère aîné, même s'il est mandaté par les parents pour commander et diriger les autres, ne jouira pas d'un rôle facile. Son autorité sera constamment contestée, et au pire, ce sera pour plus tard des conflits en série avec ses frères et sœurs. Même si les parents s'appuient officiellement sur lui et le mandatent clairement devant les autres, il se noue une situation paradoxale dans la famille car deux niveaux d'autorité sont là, confondus sur la même tête . . . De plus, lorsqu'il s'apercevra que son petit frère vole les blousons des copains de sa classe, que va-t-il faire ? Tout dépendra encore une fois de la confiance qu'il aura envers le monde des adultes . . . S'il redoute une punition trop forte pour son frère, ou une mise en accusation de lui-même, il aura envie de régler le problème personnellement.
Mais son autorité sera-t-elle reconnue suffisamment par son petit frère ? Aura-t-il les moyens de faire face à toutes les conséquences de cet acte ? Et cette actIon sera-t-elle assez signifiante pour devenir préventive ?
On voit pourquoi les fonctions d'autorités ne sont ni interchangeables, ni cumulables dans un même contexte. Elles imposent des logiques différentes, des modes de décisions différents et des méthodes d'action différences.

Juge et partie

De la même façon qu'on ne peut être juge et partie, on ne peut évaluer, juger, punir et consoler en même temps. Cette collusion se retrouve pourtant fréquemment, même sur le terrain, avec les professionnels de tout bord, chacun se retrouvant pris dans des circuits de désinformation ou de cloisonnement redoutables.
L'aspect le plus totalitaire survient quand tous les niveaux des fonctions d'autorité sont confondus : autorité déontique, autorité épistémique et autorité de terrain. Il existe comme cela des familles complètement repliées sur elles-mêmes qui vivent en marge de la société, dans des critères de culture et de référence d'autorité complètement marginales : on y trouve alors le déclencheur de situations paradoxales, ingérables pour les enfants. Des pères peuvent ainsi maintenir sous terreur et dans la violence des femmes et des enfants, les circuits d'argent bouclent entre eux pour garder captifs certains membres de la famille, le travail des intervenants sociaux est considérablement disqualifié . . . Se pérennisent alors des situations invivables pour les jeunes, tant au niveau d'une représentation cohérente de l'organisation sociale qu'au niveau de la conceptualisation des fonctions d'autorité

Complémentarité

Pour finir, je voudrais insister maintenant sur l'aspect de complémentarité et de synergie qui doit se réaliser entre ces différents niveaux logiques de commandement. Un seul niveau est détruit et toute l'architecture du symbolique, du signifiant et du réel, s'écroule.
Ainsi, voici un exemple d'une supervision d'une équipe de professionnels dans un internat pour adolescents. Sont présents le directeur, les éducateurs qui s'occupent dans la journée des adolescents et la veilleuse qui les surveille la nuit. Au cours d'une discussion, plutôt informelle, la veilleuse finit par confier au groupe qu'elle est vraiment exténuée et que, tous les soirs, elle a des incidents avec les jeunes !
Stupeur générale : elle ne les mentionnait jamais sur le cahier de rapport aux éducateurs.
Ceux-ci sont très fâchés parce que ce silence installait une disqualification de leur autorité, tandis que les jeunes gardaient le secret avec la veilleuse. La veilleuse ne voulait pas les faire punir et réussissait à chaque fois à éviter le pire . . . Elle raconte qu'elle a trouvé des couteaux, confisqué des joints, attendu le retour des fugueurs jusqu'au matin, etc. L'équipe est bouleversée d'une telle situation si longtemps entretenue dans une alliance transgressive entre la veilleuse et les jeunes. Le directeur reconnaît avoir été "un peu" mis au courant par la veilleuse, mais qu'il n'en avait pas vraiment tenu compte, puisque elle-même n'avait pas l'air de dramatiser ! En tout cas, pour l'instant, la veilleuse n'en peut plus et accuse les éducateurs de ne pas faire leur travail !
Bien sûr, ces derniers lui renvoient la même chose et l'issue de cette situation dangereuse - et paradoxale - émerge lorsqu'on peut ensemble recadrer les différents niveaux d'autorité La veilleuse comprend ses torts et le dommage qu'elle a créé dans l'esprit des jeunes (on peut transgresser sans encourir de sanction, une adulte reste complice avec nous, elle nous aime bien et nous protège dans nos bêtises, etc.) ainsi que la perversion qu'elle a organisée dans la prise en charge des professionnels.
Cet exemple, illustre complètement comment l'inefficacité ou la négligence, ou la lâcheté d'un acteur coresponsable de cette architecture de l'autorité, entraîne inévitablement la destruction de la confiance, de la communication et du sens.

* * *

L'autorité reste "le plus faible argument" car, quand vous intervenez, vous ignorez toujours de quelle façon sont mis en place les autres niveaux de contraintes et de quelles façon s'exercent les autres fonctions d'autorité. De même, vous ignorez comment le sujet placé sous votre autorité se sent affilié à votre système de valeurs et à vos objectifs. Est-on jamais sûr d'avoir la "même représentation du bien commun" ?