Y a-t-il une science du risque en toxicomanie ?

Dr Daniel Coeur-Joly
Médecin de santé publique, Médecin généraliste
Coordinateur de Mission Toxicomanies Sida du Conseil Général du Val-de-Marne

Suivi de “Commentaires Cindyniques et perspectives cliniques” par le Docteur Catherine Guitton, psychiatre

CMS Malakoff - Hauts-de-Seine

La lecture de l'article de Catherine Guitton (pour lire cet article :  ) sur les sciences du risque m'a amené à me poser cette question : “Y a t-il une science du risque en toxicomanie ?” et à le décliner sous forme de cinq tableaux (ci-après).

Prise de risque, conduite à risque, comportement à risque, facteurs de risque, risque génétique, risque familial, risque social... la notion du risque se développe dans toutes les directions, surtout dans le domaine de la toxicomanie.

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      Même si elle se manifeste sous des formes culturelles différentes, la mondialisation de modèles de vie se base sur l'individualisme et l'angoisse augmente. Il faut exister, se situer, et donc prendre des risques, les vivre et les oublier. La prise de risque, volontaire et répétée, semble une attitude de plus en plus fréquente, comme conçue pour combler un vide : le vide des valeurs traditionnelles rassurantes, sécurisantes qu'imposait le respect des habitudes sociales et familiales.

      Les individus s'en trouvent fragilisés et les risques psychologiques s'accroissent. Les conduites d'addiction sont en progression constante. Peut-on intervenir sur ce comportement, sur la notion de risque? Il faut observer la dynamique de la prise de risque, cela est nécessaire mais pas toujours suffisant pour éviter l'accident, la catastrophe.

      Je vais essayer d'en faire l'illustration par la description d'un cas clinique. Et comme l'on apprend plus par nos échecs que par nos succès, je vais prendre un cas qui est un échec thérapeutique.

      Deux fois j'ai reçu en consultation des jeunes filles pour une demande de dépistage VIH après rapports sexuels non désirés, alors qu'elles étaient sous l'emprise de l'absorbtion de mélange alcool-benzodiazépine. Pascale est l'une d'elle.

      En été 1997, elle consulte pour la première fois. Elle demande un dépistage VIH car elle vit dans l'angoisse depuis trois mois après un rapport sexuel non protégé. Elle a une bonne connaissance de l'infection à VIH. Face à mes rappels d'informations en matière de prévention, elle me déclare alors que ces rapports sexuels étaient “non consentis”.

      Un samedi soir, en boite de nuit, alors qu'elle commençait à être fatigué, elle accepte de prendre des comprimés proposés par le barman afin de retrouver “la pêche”. Mais c'est le trou noir jusqu'au réveil, le lendemain chez elle, bien au chaud dans son lit. Que s'est-il passé? Qu'avait-elle fait? Comment avait-elle pu rentrer en voiture? Aucun souvenir, puis le doute en observant sa culotte, les tâches n'étaient pas celles de pertes vaginales normales : “vous voyez ce que je veux dire?”.

      Cela lui était déjà arrivé de boire un peu, mais jamais elle n'avait eu de “trou noir ”et fait des “bêtises”. Elle a l'habitude de prendre des précautions. Elle est sûre que le barman l'a droguée et qu'il y a eu tromperie volontaire sur le produit, les comprimés.

      Je lui pose la question de la plainte en justice. Refus catégorique de sa part. Non pas par peur de devoir “tout raconter” à la famille, à la police, ou par peur d'éventuelles représailles mais “parce que j'y retourne tous les samedis”. Et Pascale de m'expliquer qu'en fait cela lui était arrivé il y a plus d'un an, qu'elle a déjà effectué plusieurs tests (négatifs).

      Pendant 18 mois, je vais recevoir Pascale régulièrement en consultation, pour des tests ou pour dialoguer. Elle est certaine d'avoir eu des rapports sexuels non consentis, non prémédités, non désirés mais elle est retournée dans cette boîte, non pour protester, se plaindre mais pour, de nouveau, accepter la consommation alcool-Rohypnol. Car le barman lui a dit qu'il s'agit de Rohypnol. Il lui vend “au black” les comprimés (mais toujours avec consommations gratuites). Et Pascale de se réveiller de plus en plus souvent dans la boîte, la voiture ou dans une chambre avec un inconnu. Evidemment, mes discours ne portaient plus sur la prévention, le préservatif mais sur son comportement, sa prise de risque, sa soif d'obtenir son “trou noir”.

      Pascale est fille unique. Ses parents ont divorcé lorsqu'elle avait huit ans. Elle n'a jamais revu sa mère (partie à l'étranger et sans donner de nouvelles). La vie avec son père est décrite comme idéale, elle admire son père, il s'occupe bien d'elle, l'emmène partout, même le week-end, les vacances, il l'aide au niveau scolaire. Il existe une complicité entre les deux et un moment privilégié : le soir, quand elle vient “faire un câlin” puis “discuter” avec son père, sur le lit parental, en regardant la télévision. Et quand elle s'endort ou “fait semblant”, son père la porte dans ses bras jusqu'à son lit et lui fait un “bisou”. Et cela, de 8 à 18 ans.

      A 18 ans, rupture brutale. Hasard des rencontres ou le père à t-il voulu attendre la majorité de sa fille pour recommencer une nouvelle vie, le fait est qu'il a amené une jeune compagne au domicile. Celle-ci a six ans de plus que Pascale. Fini les sorties du week-end, fini l'aide à la scolarité, fini les “mini-disputes” à propos des courses ou des tâches ménagères, fini la discussion du soir, fini le bisou dans les bras de papa. Pourtant, le père est toujours “sympa”, “cool”, “permissif”. Trop, comme pour faire comprendre à Pascale qu'elle est bien majeure, et donc que sa jeune compagne est bien majeure et responsable également. C'est à ce moment là qu'elle a commencé à sortir en boîte.

      La consultation en médecine générale dans un centre de santé et le rythme est d'un rendez-vous toutes les 15 minutes. Si l'on consacre une heure à un patient, les consultants d'après en souffrent D'où des consultations courtes mais répétées au rythme de Pascale.

      Je n'arrive pas à la convaincre d'accepter une aide psychologique. Pourtant son histoire se déroule presque sous mes yeux. Elle ne se considère pas comme une “toxicomane” même si elle est consciente de son “besoin de trou noir”. Maintenant, c'est VSD : Vendredi, Samedi, Dimanche. Elle n'achète plus le Rohypnol au marché noir, mais se fait prescrire de l'Ivadal par son médecin traitant. Tiens, je finissais par croire que j'étais devenu son médecin traitant. A la troisième et quatrième consommation d'alcool, elle avale ses comprimés et s'endort dans la boîte. Mais avec ce “médicament”, au lieu de se réveiller “après”, elle se réveille “pendant” les rapports sexuels; “avec ça au moins, je m'en souviens un peu”. Paradoxalement, la semaine se passe bien. Sa conduite est normale. Par deux fois, je lui parle de mes réflexions qui m'amènent à évoquer l'inceste. “Vous n'y êtes pas du tout” et je la crois. Par contre, elle déclare volontiers sa grande jalousie envers la jeune compagne de son père, de son désir d'être à sa place.

      Psychanalyse de médecin généraliste, je lui dis que ses “trous noirs” sont des fantasmes de relations sexuelles. Elle fait avec des inconnus ce que l'inconnue fait avec son père. Je lui explique encore et encore qu'elle est en train de se détruire, de miner son estime d'elle-même, qu'il est urgent pour elle de voir un psychologue, qu'elle reparle à son père.

      Mars 1999, en fin de consultation, elle déclare “j'aurais aimé avoir un père comme vous”. Depuis, elle n'a jamais reconsulté ni même vu un autre médecin du centre.

      En reprenant le thème de l'article de Catherine Guitton, l'histoire de Pascale est édifiante. Tant dans sa conduite de prise de risques, que par le vécu qu'elle a des ruptures de valeurs de protection.

Au plan familial :

      Divorce des parents, puis, pendant 10 ans, foyer monoparental avec hyperprotection compensatrice du père. Enfin, foyer recomposé avec une très jeune belle-mère. C'est une femme-enfant qui prend la place de l'enfant-femme. D'où jalousie, désillusion, auto-destruction par vengeance. Rupture de dialogue avec le père idéalisé et aveuglement (volontaire ou pas?) de celui-ci aux changements de comportement de sa fille.

Au plan social :

      Un lieu festif détourné de sa fonction, en lieu de deal, d'initiation et de quasi prostitution. Même si elle refuse de reconnaître le viol, la violence que représentent les rapports sous influence, son passage à l'acte est devenu réfléchi, volontaire. Cela est manifeste lorsque qu'elle rompt avec le marché noir de Rohypnol pour consulter et acheter Ivadal à la pharmacie et programme ainsi son “trou noir”.

      L'incapacité du système de soins à l'accrocher, à répondre à sa détresse. Elle avait déjà consulté pour dépistage, elle a une gynécologue pour sa contraception orale et un médecin prescripteur de ses somnifères.

      La chronisation de la situation est manifeste. Elle vit toujours chez son père malgré le non-dialogue et la jalousie vis à vis de celle qui a pris sa place. La multiplication des consultations n'aboutit pas à un changement de comportement, à l'orientation souhaitée vers une aide psychologique, une aide spécialisée, la ritualisation du week-end : boîte de nuit, alcool, médicaments, homme. La “maîtrise” de la situation.

      En 18 mois, elle n'a pas eu de problèmes, ni avec ses partenaires, ni d'infections gynécologiques (une chlamydia dépistée par le gynécologue, à qui elle ne demande jamais de test HIV) et poursuit une scolarité correcte en deuxième année de faculté.

      Pourtant, des incidents apparaissent : son angoisse est grandissante notamment vis à vis du VIH, mais aussi sa fixation sur les relations sexuelles et d'essayer de “s'en rappeler un peu”. Il s'agit déjà de troubles psychologiques important. Alors, “l'on” attend l'accident ?

 

Commentaires Cindyniques et perspectives cliniques
par Catherine Guitton

      On voit bien comment la patiente ici recherche et entretient son “aveuglement” devant le danger. On en saisit les déterminismes psychologiques, conscients et inconscients : déni de sa relation incestueuse, renforcement des représentations mentales, amnésies post-traumatiques et névrotiques, confusion mentale et moments de conscience crépusculaire... Bref tout y est pour entretenir les effets de l'aveuglement, du non-dit et des clivages du Moi secondaires. Tout y est aussi pour laisser la place aux Risques Majeurs.

      De plus on comprend comment les déficits cindynogènes systémiques (les plus voyants!) se répartissent sur les 5 axes de l'Hyper Espace du Danger : lacunes sur l'Axe Mémoire - Retour d'expérience (elle n'arrive pas à élaborer une histoire personnelle cohérente) sur l'Axe déontologique (défauts et dissonances dans les comportements père - fille en référence aux droits usuels) sur l'Axe épistémique des modèles (famille reconstituée avec confusion des générations) sur l'Axe des finalités et celui des valeurs Ethiques (rupture avec la mère et disparition définitive de celle-ci dans la vie de la jeune fille...)

      Ces dissonances président à une construction du monde pathologique pour la patiente et favorisent l'irruption d'une catastrophe prévisible.

      On peut aussi noter qu'il existe une sorte de déterminisme familial et une répétition de la disparition des femmes de cette famille. La maternité semble y avoir un statut impossible pour elles comme avenir...
Plane l'inquiétude d'un “destin néfaste” auquel il faut se soumettre. Au fil des entretiens il apparaît une timide tentative de maîtrise de cette folie chez la patiente : elle change de produit pour essayer de se souvenir de quelque chose...

      Notre projet thérapeutique ici serait d'effectuer d'emblée des entretiens collectifs avec le père et la maîtresse, si nécessaire avec les amis de la patiente et d'autres alliés (travailleurs sociaux, médecins, etc...) en présence de la jeune fille pour reconstituer autour d'elle un réseau social et familial et prendre ensemble, avec son consentement, des décisions bonnes pour elle.

      Il s'agit de soutenir son envie de vivre mais aussi de proposer un cadre de partage émotionnel et réflexion pour l'aider à exprimer ses difficultés, les élaborer et les traiter.

      La thérapie familiale systémique peut-être aussi une thérapie de réseau et une médiation. Elle peut en quelques séances faire émerger une nouvelle conscience et estime de soi chez le patient désigné et le mettre sur la route d'une demande individuelle et d'une prise en charge soignante.

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Bibliographie

  1. Guitton C., Pasdeloup C. Thérapies familiales et méthadones. In Actes du 2ème Colloque Européen, Toxicomanie, Hépatites, Sida, Cannes, septembre 1995,
    Editions Synthélabo, Les empêcheurs de penser en rond.
  2. Guitton C. Risque Danger et Catastrophe : La dynamique de la catastrophe dans les situations à risques.
    In Forensic n°18, 1er trimestre 1998.
  3. Guitton C. Fonctions d'autorité, appartenance institutionnelle et création de nouveaux sous-systèmes thérapeutiques auto-référencés en institution.
    In “Institution et Thérapie familiale”, Plymakers J., Paris ESF, 1990.
  4. Guitton C. Instant et processus. ESF, Paris, 1988.
  5. Guitton C., Fournier A., Kervern G.Y., Monroy M. Le Risque Psychologique Majeur.
    Editions ESKA, Paris, 1996.
  6. Kervern G.Y. La Culture réseau. Editions ESKA, Paris, 1993.
  7. Kervern G.Y. et Rubise P. L'archipel du danger. Editions Economica, Paris, 1991.
  8. Lagadec P. Apprentissage pour une communication publique en situation de crise.
    Communication au Colloque “Risque et opinion publique”, organisé par l'Institut Européen des Cindyniques,
    Lyon, 27 et 28 janvier 1994.