Dépression et situation à risques
Docteur Catherine Guitton
Auditeur de L'IHESI
Directrice du Centre Espace Famille 92
127, avenue Jean-Baptiste-Clément - 92100 Boulogne
Génération n° 19 - 15 mars 2000
La dépression est une maladie qui s'organise dans le temps, de façon plus ou moins subreptice, érode les résistances du sujet, attaque son narcissisme en profondeur et détruit son sens critique ainsi que sa raison. Elle se développe avec des hauts et des bas, s'aggrave par à-coups, mine le terrain biologique et torpille les liens affectifs et sociaux. Ses plus graves complications, bien connues par le patient lui même et son entourage, sont le suicide sous toutes ses formes, social, professionnel ou directement physique. On a beau être prévenu et essayer de les conjurer, il arrive que certaines évolutions catastrophiques de cette maladie ne puissent être enrayées, le drame se développant sous les yeux désespérés des observateurs et malgré leur vigilance . . .
* * *
I - Introduction
Ainsi donc, nous sommes en face de ce que nous appellerons une "situation à risques" et la description rapide que nous venons de faire de "la dépression", contient tous les éléments classiques qui construisent la spirale "Risque-Danger-Catastrophe". A savoir :
- un contexte avec un acteur et des observateurs
- une menace inclus dans le contexte
- une extension des risques qui s'agencent autour de l'acteur et détruisent son réseau humain habituel
- une temporalité particulière et une durée visible
- une altération dans le contexte (le cadre de vie, les relations, le corps) qui rappelle le danger réel et génère des défenses en retour qui aggravent le processus de chronicisation
- une habitude à la situation, un aveuglement , un déni peut être du danger réel par tous qui finit par dégrader les fonctionnements psychiques de chacun
- enfin, une conclusion catastrophique, qui surgit à l'improviste, bien qu'ayant pu être prévue, et qui détruit de façon irréversible et définitive, une partie du contexte : des liens, des personnes, des mémoires et des univers de vie ou de sens.
C'est la catastrophe au sens commun du terme, c'est le monde à reconstruire, c'est le manque et la culpabilité pour ceux qui restent . . .
Cette introduction nous permet de préciser l'objet de notre communication ici. En effet, à la suite d'une longue pratique de Thérapie Familiale dans notre Centre Espace Famille 92, à Boulogne, nous nous sommes intéressées de plus en plus aux "situations à risques", c'est à dire aux situations familiales compliquées et évolutives, dans lesquelles nous pouvions reconnaître des facteurs de risques et de danger, mais pour lesquelles les issues restaient très difficiles à aménager, malgré les efforts déployés par les travailleurs sociaux associés avec nous ! Nous ne pouvions qu'assister souvent à une sorte de "chronique de la catastrophe annoncée" et finalement, c'en devenait obsédant, répétitif et déprimant !
Nous nous sommes alors intéressées aux travaux d'autres chercheurs qui essayaient de conceptualiser la dynamique du risque et des catastrophes, à partir du monde de l'Entreprise , de l'Industrie, de l'Assurance et de l'Ecologie, Géographie. Nous avons rencontré ces chercheurs en 1986, une première fois aux Séminaire d'Aix en Provence (GRASCE-AEMCX), organisé par le Professeur J.L. Le Moigne, puis ultérieurement, en 1994 dans le même cadre . . . mais cette fois, avec des questions !
Ce courant de Recherche a créé l'IEC, l'Institut Européen de Cindyniques pour diffuser les Sciences du Risque dites "Cindyniques" et fédérer des chercheurs de tous horizons. Nous avons pu publier, modestement, en commun un livre "Le Risque Psychologique Majeur" (avec A. Fournier - M. Monroy et G.Y Kervern) et organiser, en novembre 1997 un Colloque "La violence est elle un accident ?" à la Sorbonne, sous l'égide de plusieurs ministères, de l'Institut des Hautes Etudes de Sécurité Intérieure, le Rectorat des Universités de Paris, des Entreprises et Services Publics (EDF, SNCF, RATP etc.) . . .
Il nous a semblé important de vous faire part ici des avancées conceptuelles recueillies chez ces auteurs car ils nous démontrent comment se construisent les situations à risques, conjuguant logiques objectives et raisonnements subjectifs. Ils nous confirment également comment la thérapie familiale est une procédure "pertinente" pour justement les déconstruire méthodiquement. Leur rigueur et leur cohérence ont su trouver les mots et les visualisations pour nous aider à penser le risque et suivre sa séméiologie clinique, fugace et glissante dans son univers de probabilités.
II - Risque - Menace - Danger
Le risque est une probabilité entre la survenue d'un événement et sa gravité. Les définitions sont multiples mais le risque est une représentation personnelle qui s'élabore pour chacun en fonction de ses perceptions du réel. Il y a une différence entre les perceptions du risque pour l'acteur et les perceptions du risque pour les observateurs. L'acteur calcule ses risques et pense les maîtriser, il en est même certain. L'observateur, n'analyse pas les enjeux et les paramètres selon les mêmes échelles et commence parfois à s'inquiéter de la situation. A tort peut-être, à raison souvent . . . Mais est-ce si facile de raisonner l'acteur ? Ainsi, le risque s'intègre aussi dans un contexte, dans un système de références complexes dont certaines ne sont pas maîtrisables par la pensée. Nous sommes dans le domaine de l'imprévisible réduits à faire des paris . . .
Par ailleurs, le risque reste inscrit dans une certaine culture : culture de l'exploit pour les jeunes sportifs, culture de la vitesse, culture de la violence . . . Ses différentes expressions se développent en miroir et prennent sens pour un collectif d'acteurs et d'observateurs qui partagent en commun ces valeurs spécifiques : ainsi, sur les chantiers du bâtiment, les ouvriers ne mettent plus leurs casques de protection, voir même jouent avec le danger volontairement dans des comportements quasiment ritualisés ! Cet exemple est tiré du livre de C Dejours, Travail : usure mentale, Editions , Paris . . . (1)
Au risque donc se juxtapose la notion de menace : elle plane, invisible et présente . . . La menace se subit, on en parle peu, on la guette : elle nous accompagne et nous guette aussi peut-être.. (A propos, où ai-je mis mon gris-gris pour conjurer la mauvaise volonté de cet ordinateur ?) . . . On peut lire sur ce thème les travaux de D.V.Poivet (15)
La notion de danger est liée plus directement au réel. Il est une donnée concrète qu'il faut affronter, on sait comment il se présente, on sait comment il va survenir. Il demande de faire face.
On voit donc comment ici plusieurs sensibilités se conjuguent chez le sujet pour essayer d'apprécier la notion du risque encouru : on est en plein dans la problématique du passage de la perception (sensorielle, mémorielle, expérientielle, émotionnelle) à la représentation symbolique verbale et partageable . . . On voit bien comment plusieurs logiques sont impliquées : elles ne sont pas forcément toutes symbolisables par le langage et certaines restent irréductibles, sans pour autant pouvoir être exclues. De plus, si cette démarche est difficile individuellement, ne le sera -t-elle pas encore davantage si tout le monde donne son avis, bref, si on se situe dans une logique collective ?
Par exemple, votre fils, skipper expérimenté par ailleurs, vous annonce qu'il a décidé d'embarquer ce soir et vous lui demandez : "n'est ce pas téméraire de prendre la mer ce soir ?" Il vous jurera qu'il a tout vérifié sur son bateau, mis toutes les sécurités de son côté etc. mais vous l'observateur, natif et habitant du pays, vous "sentirez" que la tempête va se lever. Vous aurez la certitude de l'orage, mais peut-être aucuns arguments rationnels pour le convaincre et le faire renoncer , si ce n'est votre expérience, votre intuition, une douleur de rhumatisme qui se réveille . . . bref des "indices" mais rien de fiable pour l'acteur audacieux ! Comment pourra-t-il vous écouter ? Quelles représentations communes pourrez-vous avoir de vos perceptions et intuitions diverses ? Qu'est ce qui fera "fonction d'autorité" dans cette prise de décision ? Tant de possibles sont ouverts, dans des registres si différents les uns des autres, du plus scientifique(on téléphone à la météo marine) au plus subjectif (Si tu fais ça, je meurs !)
Dans le cadre de notre clinique, il est fréquent de voir cette dynamique à l'oeuvre et s'installer petit à petit, des situations à risques pour toute une famille autour d'un "patient désigné" qui cristallise sur lui toutes les angoisses de chacun. Ceci dit, tous les membres de la famille commencent à être atteints chacun par les dysfonctionnements psychiques consécutifs à la chronicisation de la crise : ainsi se créent des situations de risque psychologique majeur sous nos yeux, avec sa cascade de symptômes individuels qui sont autant des sonnettes d'alarme pour les soignants. Evidement, ce n'est pas toujours le patient le plus spectaculaire qui fera le passage à l'acte le plus grave mais, en tout cas tous sont capables de le faire . . . comme dans le film "Kennedy et moi" de R .Bacri . . .
Car, il faut dire que la non résolution de la crise - qui prend la forme de la dépression ici - quand elle dure , entraîne des réactions systémiques et individuelles qui ont l'air de solutions mais ne sont que des complications. Chacun essaie de se protéger personnellement et commence des comportements de fuite, d'évitement, d'indifférence, de désengagement, de colère etc. Réduction de la pensée, discours linéaire de la souffrance, abandon aux experts, troubles de la communication, déni du danger, amnésies, rigidification des règles intra-familiales, repli et inertie . . . Les dégradations du contexte se font plus importantes et le silence, vide d'affects, s'étend dans la famille soumise et douloureuse. On peut dire dans ces cas -là, que la folie est contagieuse . . .
On a vu ailleurs (3) comment se chronicisaient les situations à risques et nous renvoyons le lecteur à cet article de Forensic.
Nous préciserons ici ce que nous mettons sous le terme "catastrophe". Une catastrophe amène une destruction irréversible, sans aucune réparation possible ni restauration ad integrum, de certaines parties du système en jeu, c'est à dire des sujets dans leur réalité physique ou psychique, et de leur environnement. On ne pourra plus jamais retrouver l'équilibre antérieur et la perte est définitive. Le cadre même de la situation est attaqué, les constantes écologiques aussi, ainsi que les espaces, les territoires. La catastrophe remanie aussi pour chacun et pour tous, les notions de temps : il y a un avant et un après. Tout a changé. Le système qui produisait une certaine forme de vie (ou de survie) a littéralement explosé. C'est l'instant de l'explosion de la bombe atomique . . . (sur "l'instant" cf..5)
Nous allons maintenant préciser les concepts nouveaux issus des Cindyniques.
III - L'apport des cindyniques
Les Sciences du risque et du danger, soit les cindyniques,
du grec kindunos le danger, sont nées de la rencontre de plusieurs industriels, chercheurs et responsables d'entreprise, au niveau européen dans les années 1988, 1989, à partir du moment où on a eu conscience de la gravité de certains risques dits majeurs, tant sur le plan technologique que sur le plan des risques naturels. Une série de catastrophes impliquant la communauté internationale s'est succédée dans les années 70 puis 80 permettant aux dirigeants de commencer à réfléchir sur les enjeux, les conséquences, les paramètres et les coûts de ces événements. La perception d'être dans une époque "damocléenne" selon le mot de E. Morin, notamment avec le développement du nucléaire, augmenta le sentiment d'urgence. L'objectif était de mieux maîtriser les situations à risques en amont et de tenter de formaliser des actions de prévention. Ainsi, P Lagadec, invente le concept de risque technologique majeur en 1980, et Kervern élabore les bases théoriques des sciences cindyniques en 1990. Elles sont publiées en 1996 (2).
Si les échelles sont très différentes, du macroscope de l'entreprise multinationale au niveau microscope d'un système familial ou d'un sujet individuel, les dynamiques des processus présentent beaucoup d'analogies et la course à la catastrophe se ressemblent étonnamment dans tous les cas.
L'apport fondamental des cindyniques a été la création du concept d'Hyper Espace du Danger, c'est à dire, à la suite de l'analyse par G.Y. Kervern de tous les rapports d'experts suite aux catastrophes précitées, la mise en évidence de l'aspect "facteur humain" qui préside à tous les dérapages. Il a donc inventé une formalisation conceptuelle qui relie 5 axes différents sur lesquels peuvent se ranger les différentes erreurs responsables, par accumulation de l'émergence des catastrophes.
G. Y Kernvern distingue :
- l'axe déontologique : c'est à dire l'axe de ce qui concerne les règles du métier, mises en forme par les professionnels eux mêmes
- l'axe des valeurs culturelles de l'entreprise
- l'axe des modèles de fonctionnement, des savoirs faire et des méthodes
- l'axe des retours d'expériences, des mémoires, des archives
Ces quatre axes doivent s'unir pour créer le cinquième, synergie de l'ensemble qui est celui des finalités du système : production, résultats, objectifs, priorités . . . La réalisation et le succès de cet axe justifie et légitime le bon fonctionnement des quatre autres.

A partir de cette classification, G.Y. Kervern invente toute une nouvelle séméiologie des catastrophes dans leur ordre de survenue et démontre comment les "déficits systémiques cindynogènes" se multiplient sur l'ensemble de ces axes, organisant, par une causalité plurielle, les conditions de l'émergence des catastrophes : manque de valeurs, confusion des finalités, absence de déontologie, vides et dissonances entre les différents axes peuvent se relier dans une même situation et, par multiplication des symptômes créer de véritables syndromes de danger et de risques, hautement prédictibles et cependant encore maîtrisables . . .Un des grands mérites de ce chercheur est d'avoir formaliser toute une classification des symptômes et de leurs étiologies dans une démarche descriptive, explicative et diagnostique : nous renvoyons les lecteurs à son travail (8 - 2).
Ceci dit, les situations à risques se détériorent lorsque parallèlement aux accumulations de "déficits systémiques cindynogènes", disparaît autour du système concerné son réseau de relais, d'interaction et de sécurité qui l'entourait auparavant. Cette disparition rapide par perte, rupture etc. ou subreptice, par épuisement, carences, faillites . . . accélère alors les processus autodestructeurs du système, et, dans la fracture qui s'est installée, laisse survenir les comportements les plus aberrants.
On voit bien que si cette analyse est issue du monde de l'entreprise et est valable pour expliquer ses dysfonctionnements, elle est également pertinente pour nos petits systèmes familiaux avec leurs conséquences individuelles et collectives. Elle permet de lier, dans ce concept "d'Hyperespace du danger", des niveaux logiques complètement hétérogènes mais cependant interactifs, sur une même perspective et selon des contraintes partagées.
On voit aussi que la logique maintenant change et se réfère à une sorte de "base cinq" : on est plus seulement dans le rationnel, le linéaire mais encore dans le subjectif, l'irrationnel et le ressenti. On a quitté une organisation de pensée en "base trois" sur le modèle thèse antithèse et synthèse, pour essayer de voir en "base cinq" des mises en perspectives qui nous font entrer de plein pied dans l'univers des paradoxes et de la complexité (cf J.L Lemoigne.14).
Nous rappellerons rapidement la définition de la "paradoxalité", au-delà de la définition initiale de P.C.Racamier citée dans "Instant et Processus" (5) Pour nous , elle consiste à devoir allier dans une même parole des logiques de différentes natures qui sont contradictoires entre elles mais non opposables - car elles ne se situent pas au même niveau logique et donc échappent à une dialectique classique. Ces logiques sont interactives entre elles dans une simultanéité incontournable et elles demandent à être prises en compte chacune au même titre que les autres : on ne peut en ignorer aucune même si elles ne sont pas symbolisables par la parole . . . Pour reprendre mon exemple initial, quand vous discutez avec votre fils sur la nécessité qu'il a de partir en mer ce soir, vous êtes obligé de surfer sur un ensemble d'éléments plus ou moins rationnels, d'origine plurielle, qui n'ont rien à voir séparément les uns avec les autres mais qui pris dans la temporalité de l'instant et de ses objectifs (va-t-il renoncer ou non à son départ ce soir ?) vous confrontent à une logique paradoxale, car tout est contradictoire, tout est incontournable et rien n'est démontrable !
Et cependant, vous continuez à discuter, espérant bien trouver une bonne raison (!) pour le retenir, même s'il faut en appeler à ses facultés de croyance (crois-moi j'ai raison !) ou de soumission affectueuse . . . etc. Ainsi donc la complexité du raisonnement pour la maîtrise du risque et du danger demande un tel travail d'élaboration individuelle et collective qu'elle reste parfois hors d'atteinte. Les acteurs comme les observateurs se bloquent et s'inhibent entretenant la chronicité de la situation.
L'Aveuglement devant le danger
Nous en arrivons maintenant au problème de l'aveuglement devant le danger. Les situations dangereuses et de risques vitaux s'initialisent d'une façon que l'on peut maintenant repérer. Elles se développent ensuite selon plusieurs chemins, en fonction des ressources que le système en danger peut mobiliser. A condition qu'il ait sa propre conscience du danger et qu'il choisisse la survie clairement . . . Or la question de la "conscience du danger" amène immédiatement la question de "l'aveuglement" devant le danger. On s'habitue au risque, on oublie la menace, on ne voit pas les signaux d'alarme ou bien on ne sait pas y répondre . . . Le processus d'accélération du danger devient spectaculaire : les déficits systémiques cindynogènes s'accumulent et finissent inéluctablement par entrer en résonance.
On passe de la situation "avec incidents", à la situation "apocalyptique" selon le schéma de G.Y. Kervern suivant et les axes de l'Hyper Espace du Danger sont touchés les uns après les autres par les effets de dissonance :

Par exemple on peut dire que "l'incident" n'oblige qu'à une remise en cause des banques de données et des retours d'expérience. Il mobilise la mémoire du système seulement. Un incident est une erreur qui est tout de suite visible et qu'on peut corriger rapidement en faisant appel aux stocks de mémoires et d'archives . Il appelle une adaptation du système à son environnement et cette démarche est possible facilement.
Plus graves sont les accidents, catastrophes, catastrophes majeures puis apocalypse qui eux obligent à une révision des modèles de fonctionnement en cours, des règles de fonctionnement / déontologies et pour conclure des valeurs elles mêmes, défendues par le système . . . L'apocalypse est le résultat d'une attaque des cinq axes des l'Hyper Espace du Danger : elle oblige une redéfinition de chacun des axes et une critique des Déficits Systémiques (de leur émergence). Elle impose, c'est le plus difficile une remise en cause des valeurs, de la morale, de l'éthique et de la culture développés dans l'ancien système.
C'est donc à ce point là que se pose la question de l'aveuglement et de l'inertie des différents acteurs et observateurs. Qu'on le nomme refoulement, amnésie, déni ou autre encore, le résultat pragmatique est le même : troubles de la perception , troubles de la communication, perte des repères, impuissance etc. On peut penser qu'il est la résultante des effets de la paradoxalité comprise dans la situation (avec sa propre temporalité) et des dissonances organisées dans les processus cognitifs.
Ainsi, dans nos situations cliniques, on peut voir comment un écosystème socio-familial secrète ses propres risques, en accumulant certaines difficultés et génère, à la longue, des formes de violence apocalyptiques par passages à l'acte individuels quasiment programmés . . . On a presque l'impression que la catastrophe est attendue comme si elle allait permettre de redémarrer une nouvelle prise en charge ! C'est là cependant qu'il faut reconnaître l'impensable difficulté des soignants et observateurs de terrain pour réussir à enrayer ces processus de destruction. Elle se démultiplie de façon dramatique lors que les processus de clivage et d'enferment ont réussi à isoler le système familial du monde social (il n'existe alors) plus aucun observateur sur le terrain capable d'une vigilance pertinente et institutionnalisée ou, pire, lorsqu'ils ont réussi à enfermer les intervenants eux mêmes dans une logique linéaire idiote qui les met dans l'impossibilité de saisir la gravité de la situation. Ils sont eux aussi "contaminés" par les dysfonctionnements psychiques dus à la chronicisation de la situation . . . Pour les Cindyniques, les exemples de "contamination de réseaux" ne manquent et ils s'avèrent même qu'ils sont à l'origine des dérapages des boucles de rétrocontrôle et autorégulation.
Pour les Cindyniciens, la catastrophe survient en général, dans une situation à risques qui s'est chronicisée, avec la contamination des réseaux adjacents ou leur destruction, et elle signe l'obligation d'une remise en cause de tout l'écosystème en fonction des cinq axes référentiels définis dans le concept d'Hyper Espace du Danger. Le vrai dysfonctionnement est celui de la communication humaine et des interactions relationnelles entre les acteurs et les observateurs (P. Lagadec 10 - 11 - 12)
Schéma de la chronicisation des solutions à risques

IV - Penser la déconstruction des Situations à Risques
Cette approche systémique du danger nous amène à réfléchir sur les procédures possibles pour l'enrayer. La thérapie familiale systémique s'adapte immédiatement dans cette perspective : nous allons expliciter en quoi ses méthodes cliniques répondent point par point aux exigences théoriques des concepts cindyniques . . ..
1- La séance de thérapie familiale
C'est un espace de dialogue qui permet la rencontre simultanément entre des points de vues différents , voir incompatibles : c'est là, par excellence la possibilité d'évoquer tous les éléments des cinq axes de l'Hyper espace du danger car, en effet, chaque famille possède :
- un axe de mémoires, de transmissions trans-générationnelles, de dettes etc.
- un axe de modèles transmis, de savoir-faire, de méthodes
- un axe de règles déontologiques qui formalisent les rapports avec le droit et avec les contemporains (le grand réseau familial)
- un axe de valeurs et de morale, religieuse, athée, philosophique
- un axe de finalités où il est indispensable de choisir ensemble les priorités . . .
Les points de vues sont portés par les différents membres de la famille eux mêmes, en fonction de leur fidélité et de leurs affinités .La séance permet la redéfinition de chaque axe ainsi que l'analyse des dissonances. Elle amène la sortie de la paradoxalité, le retour de la pensée, la circulation des informations, la levée des non-dits et des "situations de secret" comme les dénomme S. Tisseron.
Elle permet de reprendre le contrôle du temps . . . et d'invoquer toutes les énergies disponibles pour trouver des issues positives. Elle transforme une durée informe en un "instant thérapeutique" décisif , subversif et créateur. Nous renvoyons le lecteur à nos travaux sur le temps, Instant et processus, Editions ESF, Paris 1988.
2- Le travail en amont, avec les professionnels
Il permet de mobiliser les observateurs figés et contaminés par les effets dévastateurs de la chronicisation de la situation de danger. Les remettre en état de penser et de se ré-affilier à leurs institutions est une immense avancée. Ils sauront alors convaincre leurs pairs de l'opportunité de recréer leur réseau pour endiguer la situation.
3- Les réunions de réseau
Elles servent à réorganiser les circuits de veille et de contrôle autour des familles à risques. Elles sont les lieux d'élaboration des processus décisionnels. Comme pour une séance de thérapie familiale elles mettent en jeu une logique et une pragmatique de la complexité et de la paradoxalité pour en autoriser la résolution. Elles permettent de définir en collectif, une vision du bien commun pour les acteurs comme pour les observateurs et elles participent ainsi à l'élaboration des nouvelles règles du jeu familial et social. Elles président à la construction des nouvelles valeurs, mythologies et cultures de la famille.

Conclusion
Ainsi, comme on le voit, la maîtrise des situations à risques nécessite la création en miroir d'une situation qui rende les décisions possibles. Elle impose la prise en compte de la complexité et l'usage de plusieurs logiques simultanément : rationnelle, paradoxale et analogique. Elle oblige à remettre en cause les fonctions et les croyances attachés aux 5 domaines précisés par les Cindyniques : valeurs, mémoires, déontologies, modèles et finalités. Elle signifie aussi de repenser la "culture" et la mythologie du système concerné. Mais n'est-ce pas le plus difficile que de modifier ses références culturelles et de pouvoir le faire sans attendre la catastrophe qui vous y contraindra ? (G.Y Kervern (7))
* * *
Bibliographie
- C. Dejours "Travail Usure Mentale" Ed. Bayard, Paris 1995
- A. Fournier - M. Monroy - G.Y. Kervern "Le Risque Psychologique Majeur" ESKA Paris 1996
- C. Guitton "Risque, Danger, Catastrophe : la dynamique de la catastrophe" in Forensic n°18 1er trimestre 98 - Editions NHA Communication
- C. Guitton : "Crises et Catastrophes : le concept d'Hyper Espace du Danger selon G.Y Kervern" in revue Thérapie Familiale - 1996 - Volume 2 - Edition Médecine et Hygiène, Genève
- C. Guitton "Instant et Processus" ESF, Paris 1988
- C. Guitton, C. Pasdeloup, I. Mazillier : "Familles, Thérapeutes et Méthadone : vers une interaction systémique" p 255 in Les Traitements de substitution pour les usagers de drogue - par D. Touzeau et E. Jacquot - Editions Arnette, Paris 1997
- G.Y Kervern "La Culture Réseau" ESKA - Paris 1993
- G.Y Kervern, P. Rubise "L'archipel du danger" Edition Economica, Paris 1991
- P. Lagadec "La Civilisation du Risque" Edition Le Seuil, Paris 1981
- P. Lagadec "Le Risque Technologique Majeur" Edition Pergamon Press, Paris 1981
- P. Lagadec "Etats d'Urgence : Défaillances technologiques et déstabilisation sociale" Le seuil Paris 1988
- P. Lagadec "La gestion des crises : outils de réflexion à l'usage des décideurs" Edition Edisciences international, Paris 1994
- J.L. Le Moigne "Du "parce que" au "afin de" de la triste querelle du déterminisme à la joyeuse dispute du projectivisme" in Revue internationale de système - Volume 6 n°3, 1992 Edition Gauthiers Villars
- J.L Le Moigne "La modélisation systémique des processus cognitifs" in PISTES n°3, octobre 1992, Edition CERF
- Poïvet - D.V "Le Danger, cours du D.U. de Psychosomatique Paris 1996 Université VII
- S.Tisseron "La Honte Dunod 1992