Dangerosités ? Le risque majeur serait-il la remise en cause des fonctions d'autorité ?
Catherine GUITTON
Psychiatre, psychanalyste, thérapeute familiale
Praticien Hospitalier de l’hôpital Paul Guiraud Villejuif
Directrice du Centre Espace Famille 92
Revue « Perspectives Psy » volume 44, numéro 3, juillet-septembre 2005.
Résumé
A propos de la dangerosité, l’auteur développe les théories des sciences du risque, dites cindyniques : les conceptions de crise évoluent avec le temps et l’avancée des autres disciplines. Il existe actuellement un nouveau courant d’application pragmatique des théories systémiques qui touche le monde de la thérapie, de la sociologie et de la sécurité (publique, civile, intérieure, etc.) et qui essaie d’étudier les issues des situations de risque et de danger pour éviter la prédictible issue catastrophique. Il oblige à une élaboration en réseau et à une redéfinition des fonctions d’autorité. En exemple, nous citerons une action de prévention précoce contre la délinquance des mineurs et ses conséquences familiales.
Mots clés : risques majeurs, dangerosités, fonction d’autorité, complexité, prévention précoce, sécurité, répression, responsabilité politique.
Abstract
Dangerousness ?Could the major risk lie in the questioning about the functions of authority ?
About the them of dangerosity, the author develops the cindynics theories nommed “sciences of the danger” : the concepts of crisis move with the times and the evolutive discoveries in other disciplines. A new stream of pragmatic appliances in systemic theories is now to overcome and find some new issues to the dangerous situations, in order tot stop the catastrophic process. Network organisation and new definition of the engaged authorities are remedies. As an example, we describe the last action of our team, a project for prevention against adolescent’s delinquency.
Key words : major risks, dangerosity, chaotic situations, functions of authority, complexity, early prevention, security, repression, politic responsibility.
La notion de dangerosité apparaît officiellement dans la langue française en 1969, témoignant de l’émergence dans la collectivité d’une représentation polysémique relative au risque, au danger, à la menace et à l’atteinte de l’intégrité des individus ou des groupes. Ceci lui donne des corollaires sécuritaires en termes de pratiques et de politiques, de contrôles, de prévention, de répression et de responsabilisation. Par ailleurs, on peut caractériser la dangerosité comme la capacité d’un individu ou d’un groupe à présenter un risque de violence ou de transgression, physique ou psychologique (ce qui reste bien flou…et demeure très suspect !).
Nous allons reprendre ces définitions en explicitant leurs enjeux…selon nos grilles de lecture ! Nous nous attacherons à faire une analyse globale d’une situation de dangerosité plus qu’une analyse centrée sur un seul acteur. Car en fait la dangerosité d’un sujet ne peut s’exprimer et apparaître que dans le cadre d’une situation globale et collective, d’un contexte et d’un enchaînement d’événements articulés de façon imprévisible.
Il nous paraît clair que la dangerosité, « comme le risque et ses définitions » d’univers aléatoires et incertains, fait intervenir le jeu des « probabilités », c’est pourquoi nous y reviendrons en détail…
Il est également évident que le concept de dangerosité correspond à la définition d’une perception plus qu’à la mise en forme d’une théorisation…(c’est une « représentation polysémique », nous dit-on…) Elle implique la « subjectivité de l’observateur » et sa lecture analogique de l’enchaînement des événements perçus comme dangereux : ceci nous amène à évoquer les thèses du « constructivisme et de la systémique ».
On peut ainsi préciser que le vrai danger de la dangerosité, c’est finalement son « aspect transgressif et sa dynamique de violence » sans bien savoir contre quoi, très exactement, pourrait bien se révolter ce « potentiel » de contestation : contre des gens, contre des sujets, contre des lois, contre des règles sociétales, contre des symboles, contres des mythes ? Contre l’Autorité, c’est certain, contre ses agents ou contres ses représentations symboliques, ou contre les deux ? On reste dans l’incertitude encore…mais on est sûr de l’intention subversive.
Il est intéressant de constater que cette idée apparaît “officiellement” en 1969, c’est à dire d’un strict point de vue historique après 1968, notamment Mai 1968 qui vit survenir, au cours d’une célèbre révolution, la plus radicale et la plus pacifique des remises en causes de l‘Autorité, à Paris : on sait que l’opinion publique a eu bien peur [22] et l’on ne s’étonne pas qu’elle se soit arrêtée à réfléchir pour forger ce nouveau terme de “dangerosité”… Les conséquences pragmatiques (sécurité et prévention ,engagement individuel et stratégies politiques ) qui en découlent suivent la même logique sous jacente qui serait, d’après nous de restaurer les fonctions d’autorité menacées… Mais comment ? Et qu’est ce que l’ Autorité ?Nous employons le terme de “Fonctions d’Autorité” à la suite de A.Bompard (2) qui annonce bien la complexité de la définition et son aspect multi référentiel. C’est cette complexité qui rend insaisissable l’enjeu réellement contesté de l’Autorité tout en dramatisant ses conséquences…
S’ouvre alors ici un champs de réflexion très particulier qui résonne avec nos différents travaux sur les « Cindyniques », c’est à dire les Sciences du Risque et du Danger. Ici précisément il concerne la difficile position des observateurs dans une situation à risques… En effet, il arrive bien souvent que les observateurs, et cette remarque s’appuie particulièrement sur notre expérience clinique en tant que thérapeute familial avec les familles, finissent par présenter des troubles plus graves que les simples preneurs de risques…[3] Ainsi les essais de maîtrise de la situation à risques par les observateurs demeurent bien souvent des sources de complications, voir de catastrophes pour les acteurs concernés… Voilà pourquoi restaurer les fonctions d’autorité ne veut pas non plus uniquement dire « surveiller et punir » selon la formule consacrée par Foucault . Déconstruire les situations de risques et de violences signifie reconstruire en même temps des repères psychiques, physiques et sociaux, liés dans une même dynamique symbolique [12-13].
Enfin, il devient indispensable d’étudier sérieusement de façon globale et systémique la spirale risque-danger-catastrophe à la lumière des Cindyniques et de réfléchir à ses applications en clinique.
La chronicisation d’une situation à risques amènbe, tôt ou tard, à “une situation chaotique”, c’est-à-dire “par définition à une situation où toutes les fonctions d’autorité sont disqualifiées”. Ce sont ces situations chaotiques qui donnent lieu à l’irruption des catastrophes tandis que la perception de la dangerosité n’en a été qu’un des élements de diagnostic...
Nous allons maintenant commencer par préciser notre identité professionnelle, puis nos travaux sur les Sciences du Risques et enfin passer aux exemples de terrain et de clinique.
PRESENTATION DU CENTRE ESPACE FAMILLE 92
J’ai dirigé un point de consultations familiales depuis 1976 sur Boulogne et il s’est formalisé en « Centre Espace Famille » en 1988.
La Fédération de Services « Espace Famille 92 » s’est organisée en 1995 et elle s’est investie dans la création de consultations familiales sur 3 sites éclatés :
• Le SMPR de la prison de Fresnes, dans le service spécialisé dans le traitement des abuseurs sexuels, à la Maison d’Arrêt des Femmes et au Quartier Intermédiaire des Sortants.(20)
• La Clinique Liberté à Bagneux, qui a été un des premiers lieux à effectuer la distribution de méthadone pour les polytoxicomanes.(15)
• Le Centre de Boulogne (Hauts de Seine) qui reçoit une clientèle plus “banale” et où l’équipe peut poursuivre des processus thérapeutiques au long cours.(5,6) Ce Centre existe depuis 1986 et il est notre base administrative.
Le travail en « situation extrême » avec les familles de détenus et les familles de poly toxicomanes ainsi que les prises en charges de familles maltraitantes, délinquantes sexuellement ou en détresse sociale (1), nous a interpellés sur ce qu’on pourrait appeler les “situations familiales post catastrophiques” et le travail de terrain avec les intervenants sociaux nous a renvoyés aussi un questionnement sur les dangerosités, les situations à risques, leur construction, leur chronicisation et leurs aspects universels.
Nous avons approfondi alors une recherche théorique sur les notions de Risque - Danger - Catastrophe et leur dynamique évolutive et interactive. C’est dans les années 1994 que j’ai rencontré des chercheurs des Sciences du risque de l’Institut Européen des Cindyniques, et en 1996 est sorti un ouvrage en collaboration “Le Risque Psychologique Majeur”.(4, 7, 8, 9, 10, 11)
Revenons maintenant au sujet de cette intervention.
UNE LOGIQUE DE L’ALEATOIRE
Définition d’une situation à risques
Une situation à risques est une situation qui entretient un haut potentiel de dangerosité et qui se construit dans le temps, de façon insidieuse et subreptice. Tandis qu’elle semble échapper à tous les contrôles et à toutes les tentatives de redressement créatif, elle impose l’idée obsédante d’un destin fatal contre lequel personne ne peut rien si ce n’est attendre passivement et tristement « la catastrophe annoncée ».
Elle induit la sensation claire de sa dangerosité vivante. Elle installe un rapport « suspendu » avec la temporalité subjective individuelle et collective.
Elle est constituée par :
• un contexte avec un acteur et des observateurs
• une menace inclue dans le contexte
• une extension des risques qui s’agencent autour de l’acteur et détruisent son réseau humain habituel (donc isolement - retrait...)
• une temporalité particulière et une durée visible
• une altération progressive dans le contexte (le cadre de vie, les relations, le corps) qui rappelle le danger réel et génère des défenses en retour de la part de l’entourage qui aggravent le processus de chronicisation et de rigidification des symptômes
• une habitude à la situation, un aveuglement , un déni peut être du danger réel par tous qui finit par dégrader les fonctionnements psychiques de chacun
• enfin, une conclusion catastrophique, qui surgit à l’improviste, bien qu’ayant pu être prévue, et qui détruit de façon définitive, une partie du contexte : des liens, des personnes, des mémoires et des univers de vie ou de sens.
C’est la catastrophe au sens commun du terme, c’est à dire, c’est une destruction irréversible. Il y a un avant et un après, c’est encore une problématique avec le temps....
Prenons ici un moment pour préciser ce que nous mettons sous tous ces mots déjà mille fois entendus et utilisés.
Risque - Menace - Dangerosités - Dangers réels
Le risque est une probabilité entre la survenue d’un événement et sa gravité. Mais il existe une différence entre les perceptions du risque pour l’acteur et les perceptions du risque pour les observateurs. L’acteur calcule ses risques et pense les maîtriser, il en est même certain. L’observateur, n’analyse pas les enjeux et les paramètres selon les mêmes échelles. Le risque s’intègre aussi dans un contexte, dans un système de références complexes dont certaines ne sont pas maîtrisables par la pensée. Nous sommes dans le domaine de l’imprévisible réduits à faire des paris...
Par ailleurs, le risque reste inscrit dans une certaine culture : culture de l’exploit pour les jeunes sportifs, culture de la vitesse, culture de la violence, la culture de l’abus sexuel...
Au risque donc se juxtapose la notion de menace : elle plane, invisible et présente... La menace se subit et on en parle peu.. La dangerosité correspond à ce vécu diffus...
La notion de danger est liée plus directement au réel. Il est une donnée concrète qu’il faut affronter : on sait comment il se présente, on sait comment il va survenir. Il demande de faire face.
On voit donc comment ici plusieurs dynamiques se conjuguent chez le sujet pour essayer d’apprécier la notion du risque encouru : on est dans la problématique du passage de la perception (sensorielle, mémorielle, expérientielle, émotionnelle) à la représentation symbolique verbale et partageable = évaluer le risque, penser le danger, imaginer la prévention et l’action.
On voit bien comment plusieurs logiques sont impliquées : de façon même contradictoire on est en pleine “complexité” au sens de J.L. Le Moigne et au cœur des paradoxes.
Dans le cadre de notre clinique, il est fréquent de voir s’installer petit à petit, des situations à
risques pour toute une famille autour d’un “patient désigné” qui cristallise sur lui toutes les angoisses de chacun. Ceci dit, tous les membres de la famille commencent à être atteints chacun par les dysfonctionnements psychiques consécutifs à la chronicisation de la crise : ainsi se créent des situations de risque psychologique majeur sous nos yeux, avec sa cascade de symptômes individuels.
Car, il faut dire que la non-résolution de la crise familiale, entraîne des réactions systémiques et individuelles qui ont l’air de solutions mais ne sont que des complications. Chacun essaie de se protéger personnellement et commence des comportements de fuite, d’évitement, d’indifférence, de désengagement, de colère etc. Réduction de la pensée, discours linéaire de la souffrance, abandon aux experts, troubles de la communication, déni du danger, amnésies, rigidification des règles intra-familiales, repli et inertie... Les dégradations du contexte se font plus importantes et le silence, vide d’affects, s’étend dans la famille soumise et douloureuse. On peut dire dans ces cas -là, que la folie est contagieuse...
Une Catastrophe Définitive
Nous préciserons ici ce que nous mettons sous le terme “catastrophe”.
Une catastrophe amène une destruction irréversible, sans aucune réparation possible ni restauration ad integrum, de certaines parties du système en jeu, c’est à dire des sujets dans leur réalité physique ou psychique, et de leur environnement. On ne pourra plus jamais retrouver l’équilibre antérieur et la perte est définitive. Le cadre même de la situation est attaqué, les constantes écologiques aussi, ainsi que les espaces, les territoires. La catastrophe remanie aussi pour chacun et pour tous, les notions de temps : il y a un avant et un après. Tout a changé.
Par ailleurs, la catastrophe détruit le problème posé, les personnes qui portent le problème et le cadre dans lequel l’ensemble se développe. C’est donc comme dit Watzlawick une “ultra” solution.
Le système qui produisait une certaine forme de vie (ou de survie) a littéralement explosé. C’est l’instant de l’explosion de la bombe atomique... (sur “l’instant” : 5)
LES RISQUES D’UNE SITUATION A RISQUES
L’apport des Cindyniques : une définition interactive du risque en cinq dimensions
Pour présenter brièvement les Cindyniques ou « sciences du risque », ( on pourrait dire qu’un groupe européen de chercheurs est né dans les années 90, en provenance du monde de la technologie, de l’assurance et de l’entreprise, sollicités par une série de catastrophes majeures (Seveso, Tchernobyl, Amococadix, Three miles Island etc...). Ils se sont rencontrés autour de Georges Yves Kervern pour conceptualiser les éléments enchevêtrés dans la construction de ces événements et réfléchir sur les processus de prévention.
Il en est ressorti une élaboration théorique poussée, dont le concept de l’Hyper Espace du Danger de G.Y Kervern présenté sur la Figure 1, et une grande ligne directrice de travail à savoir : les erreurs dites « humaines » correspondent à des troubles de communication entre acteurs et nécessitent de se pencher plus avant sur les « sciences molles » (sociologie, psychologie, communication) et leurs applications. (16-19)
Ma rencontre avec G.Y Kervern et de ces chercheurs s’est développée sur cet axe. Mes recherches, n’ont fait que s’amplifier à la lumière de la pratique systémique car la thérapie familiale travaille au niveau micro (famille) et les cindyniques au niveau macro (entreprises - pays...). L’outil logique de « raisonnement par analogie » permet de saisir les processus à l’oeuvre dans les différents situations malgré les différents échelles.
Pour les chercheurs de l’Institut Européen des cindyniques une situation à risques s’analyse selon 5 niveaux logiques différents interactifs entre eux. La multiplication d’incidents, d’accidents, d’erreurs etc. sur chacun de ces axes et de façon simultanée amène une irruption de la catastrophe. Ils sont représentés sur un même schéma et constituent ce que G.Y Kervern appelle « l’Hyper Espace du Danger » :
Il distingue :
• l’axe déontologique :c’est à dire l’axe de ce qui concerne les règles du métier, mises en forme par les professionnels eux-mêmes
• l’axe des valeurs culturelles de l’entreprise
• l’axe des modèles de fonctionnement, des savoir-faire et des méthodes
• l’axe des retours d’expériences, des mémoires, des archives

Figure 1. L’hyper-espace du danger selon Georges Yves Kervern
Ces quatre axes doivent s’unir pour créer le cinquième, synergie de l’ensemble qui est celui des finalités du système : production, résultats, objectifs, priorités... La réalisation et le succès de cet axe justifie et légitime le bon fonctionnement des quatre autres.
A partir de cette classification, G.Y. Kervern invente toute une nouvelle séméiologie des catastrophes dans leur ordre de survenue et démontre comment les dissonances se multiplient sur l’ensemble de ces axes, organisant, par une causalité plurielle, les conditions de l’émergence des catastrophes : manque de valeurs, confusion des finalités, absence de déontologie, vides et dissonances entre les différents axes peuvent se relier dans une même situation et, par multiplication des symptômes créer de véritables syndromes de danger et de risques, hautement prédictibles et cependant encore maîtrisables...
Nous voyons là combien l’analogie avec une famille est porteuse de sens. En effet un système familial peut s’analyser en référence avec ces 5 axes. Chaque famille possède des codes de déontologies, des savoir-faire singuliers ; des valeurs culturelles, des modèles transmis ou acquis, des mémoires, archives, héritages, délégations du passé...
Nous renvoyons donc le lecteur aux travaux des auteurs de l’Institut Européen des Cindyniques. Rapidement nous résumerons en quelques mots les principales idées. La conclusion pour les cindyniciens est que finalement les principales causes des catastrophes sont plus liées aux troubles de la communication entre les acteurs de la situation qu’au fonctionnement lui-même des machines. Ils s’interrogent beaucoup sur la question de l’aveuglement devant le danger : comment se fait-il que même si les signaux d’alarme s’allument qu’ il n’y ait personne pour en tenir compte et les utiliser ? Manque t-il des acteurs à qui les transmettre ?
Qu’on le nomme refoulement, amnésie, déni ou autre encore, le résultat pragmatique de cet aveuglement est le même : au trouble de la perception, s’adjoignent le trouble de la communication, la perte des repères, l’impuissance, la dilution des responsabilités et l’inertie fatale.
La parade est alors la reconstruction de nouveaux réseaux d’acteurs pour penser ensemble et prévoir les issues avec leurs conséquences.Les références théoriques ici sont les travaux d’Edgar Morin et de Jean Louis Le Moigne qui mettent en évidence la puissance subversive d’une nouvelle forme de logique collective , productrice de connaissances par le partage des expériences et leur modélisation émergente mais aussi inductrice de créativité par son aspect instantané mobilisateur d’énergies et des mémoires enfouies …
Figure 2. Evolution des situations à risque.
La chronicisation des situations à risques
Notre intérêt s’est ensuite porté sur les conséquences des situations de dangerosité qui perdurent .
L’enchaînement logique est la chronicisation de la situation à risque et la dégradation de l’environnement : peu à peu les réseaux de soutien s’épuisent et les ressources naturelles s’altèrent. Pour une famille, une situation à risque qui dure crée des nouveaux patients et de nouvelles implications : apparition d’échecs professionnels, refus scolaires, alcoolisme, toxicomanie, chômage, etc (figure 2).
• le risque entraîne le danger
• le danger, en cas favorable, provoque des actions de perception puis de représentation ; puis de circulation d’informations et la création de réseaux de décision. Donc la maîtrise du risque et des actions adaptées.
• le danger, qui passe inaperçu et dure, provoque une aggravation des incidents jusqu’à organiser une véritable situation chaotique et la ruine des fonctions d’autorité de référence.
• l’irruption de la catastrophe redéfinit l’urgence comme seule fonction d’autorité efficiente et détruit une partie de l’écosystème.
ISSUES
La reconstruction de nouveaux espaces de pensée
Il est clair pour les cindyniciens que la parade pour maîtriser l’emballement de ces processus est la reconstruction de nouveaux réseaux d’acteurs où la pensée du risque et du danger sera possible. Ils ont mis en évidence la fragilité fonctionnelle des réseaux humains qui peuvent parfois se trouver « contaminés » par les preneurs de risques et leurs propres réseaux dysfonctionnels.
La question est de savoir « qui » peut mobiliser et recréer des « nouveaux réseaux d’acteurs », plus transversaux et plus interdisciplinaires que les systèmes d’origine ayant permis par leur dysfonctionnement l’irruption des catastrophes.
Nous arrivons là alors à la question des « fonction d’autorité » et de leur redéfinition dans une situation chaotique.
En effet, qu’est-ce que l’autorité ? Qu’est-ce-qu’une fonction d’autorité ? Qu’est ce qui « fait autorité » dans une situation donnée ?
Les fonctions d’autorité
Je vais résumer ici brièvement mon article paru dans Défense (mars 98 n°7) sous le titre « l’Autorité est elle encore un argument ? ». L’autorité c’est du symbolique, c’est du lien et comme dit le dicton « l’autorité ne vaut rien devant les faits : c’est le dernier des arguments ». L’autorité se distingue dans ses applications selon des « fonctions » qui ne sont pas toutes situées au même niveau logique mais se coordonnent en une architecture symbolique. Elles peuvent être incarnées par des personnes. Elles ne sont pas cumulables et remplaçables. La destruction d’un niveau condamne l’édifice et réduit à néant la construction mentale ainsi que les choix comportementaux qui en découlent.
Un exemple illustrera cette image. Il est du à A. Bompard dans son séminaire « l’Evénement psychique collectif » - Paris (86 - 87) =
Pour qu’un enfant apprenne à l’école et accepte de faire ses devoirs tout seul, il faut qu’existent autour de lui 3 fonctions d’autorité distinctes :
* le niveau déontique (garant pour tous) de l’Etat et du Ministère (qui fait les programmes nationaux, qui organise les examens)
* le niveau professoral : des médiateurs qui transmettent le contenu.
* le niveau parental : un adulte impliqué qui signe le livret le soir, à la maison.
Si ces 3 niveaux sont en place l’enfant se fera une image mentale cohérente et se motivera pour réussir son travail scolaire. S’il en manque un, il aura plus de difficultés...
La spécificité de ces fonctions d’autorité, c’est qu’elles sont interactives dans une simultanéité indispensable. Elles sont portées et incarnées par des personnes différentes, elles ne sont pas cumulables ni échangeables dans un même contexte . Le cumul des trois niveaux logiques différents réduit la complexité paradoxale de cette architecture (totalitarisme et autoritarisme ) et le manque d’un seul élement anéantit toute la construction signifiante . C’est donc une vision complexe et multiréférentielle de l’autorité que l’on propose ici et qui relie symbolique et réel.
Ainsi les situations chaotiques, par définition, sont les conséquences de la faillite des fonctions d’autorité : il est nécessaire de les restaurer et de les redéfinir en ré-incluant les paramètres externes annulés par les dysfonctionnements systémiques précédents. Faire appel à des tiers, Risk Managers, Conseillers en Sécurité, Thérapeutes Familiaux devient une évidence.
Pour restructurer un fonctionnement familial, il est nécessaire de remettre en place l’architecture des différentes fonctions d’autorité qui président à son fonctionnement : autorité parentale, réaffiliations au système et à l’autorité scolaires, réaffiliations aux circuits de santé, aux institutions sociales etc..
Sinon l’urgence catastrophique sera le seul moteur de l’évolution de la situation et la seule fonction d’autorité efficace - à la place des professionnels sociaux et des acteurs de prévention mandatés pour maîtriser les processus destructifs.
UN EXEMPLE CLINIQUE : LE PROJET ISMENE
Dans le cadre de la mise en place des Contrats locaux de Sécurité, j’ai été sollicitée pour imaginer une participation de ma pratique, la thérapie familiale, aux efforts de la municipalité de Boulogne dans la lutte contre la délinquance des mineurs. J’ai proposé la mise à disposition au Commissariat Central de police de la ville de deux psychologues, formées en thérapie familiale, pour recevoir les parents et les mineurs, à la sortie des gardes à vue de ceux ci . Après deux ans de réflexion, le projet, nommé « Projet Ismène » a vu le jour. Ismène est la sœur d’Antigone, et sans m’attarder davantage, je renvoie le lecteur à ses classiques.
Elle symbolise ici la détresse des observateurs des situations à risques qui ne savent pas comment influer le cours des évènements et du destin… mais cette fois-ci, Ismène semble avoir repris l’initiative .à travers la réalisation de ce projet…
Donc, après une concertation de grande envergure entre le Tribunal de Nanterre, le Procureur et son substitut, la mairie, le commissariat de police, la Brigade des mineurs, la PJJ, l’hopital Paul Guiraud - Villejuif, l’association de mon service a bien voulu faire le relais des contraintes financières et le projet a démarré grâce à la grande implication des deux psychologues, de mes collègues et de tous les acteurs de terrain. C’est une réalisation de » réseau « et la création d’un nouvel espace de réflexion interdisciplinaire .
C’est après dix huit mois de fonctionnement un véritable succès de prévention qui répond, dans son audace même, à une authentique demande des parents en déroute… Elle valorise infiniment la brigade des mineurs et les professionnels du soin, elle intervient dans une temporalité et un contexte singuliers de catastrophe, elle s’offre à disposition dans une instantanéité bienvenue.Elle désamorce ainsi en amont la dangerosité potentielle incluse dans la situation de drame mais qui est différente selon la place de chacuns des acteurs. C’est une utilisation performante de l’urgence et elle permet de dénouer les processus mortifères de violence intrafamililale et de désorganisation chaotique pour les remplacer par la construction de liens sociaux et solidaires. Elle redéfinit la problématique de la délinquance des mineurs comme une provocation au dialogue. Elle soutient l’image des parents et restaure leurs fonctions d’autorité, leur permettant de cette façon de se coordonner avec les fonctions d’autorité (de répression) incarnées par la police. Elle appelle à la reconstruction de valeurs sociales humanistes et respectueuses partagées .
EN CONCLUSION
La dangerosité nous parait bien être un signal d’alarme de la spirale « risque- danger- catastrophe ». Elle est perçue mais mal prise en compte. Elle inquiète sans toujours permettre la mise en œuvre de solutions pertinentes.
Cette carence s’explique par le cloisonnement de nos pensées, la pauvreté de nos imaginaires et notre conformisme frileux quand il s’agit de raisonner en termes de communauté et « de protection collective du sens », selon l’expression de E. Rousset dans L’idéal chaviré.
La dangerosité appartient conceptuellement au domaine sociétal impliquant des politiques dans lesquelles les psychiatres devraient s’investir.
Bibliographie
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2- A. Bompard L’événement psychique collectif , Séminaire , édition privée, 1986_ 1989
3- M.Desplechin : « Sans moi » -Points, 2000
4- A. Fournier - M. Monroy - G.Y. Kervern - C. Guitton : “Le Risque Psychologique Majeur” - ESKA Paris 1996
5- C. Guitton : “Instant et Processus” - ESF, Paris 1988.
6-C. Guitton : “Les maternités socialement assistées” - Thérapie Familiale volume 17 – Genève, 1990
7- C. Guitton : “Crises et Catastrophes : le concept d’Hyper Espace du Danger selon G.Y Kervern” in revue Thérapie Familiale - 1996 Volume 17 n°2 – Edition Médecine et Hygiène, Genève.
8- C. Guitton, C. Pasdeloup, I. Mazillier : “Familles, Thérapeutes et Méthadone : vers une interaction systémique” p 255 in Les Traitements de substitution pour les usagers de drogue - par D. Touzeau et E. Jacquot - Editions Arnette, Paris 1997.
9- C. Guitton : “Risque, Danger, Catastrophe : la dynamique de la catastrophe” in Forensic n°18 1er trimestre 98 - Editions NHA Communication.
11- C. Guitton : “Dépression et Situation à Risques” revue Génération n°19 - mars 2000.
10- C. Guitton : “l’Autorité est elle encore un argument ?” revue Défense n°79, mars 1998.
12- C. Guitton : “Existe t-il une Science du Risque en Travail Social ?” THS la revue des addictions, volume 2 n°7, septembre 2000.
13- C. Guitton : “Violence dans la tête, violence en famille, violence à l’école” in Une école sans violence de G. Fotinos et J. Fortin - Edition Hachette, Paris 2000.
14- C. Guitton, « Le déni des apparences s’apprend –il à l’école » in la revue Agir , Mars 2002
15- C. Jelen, « La famille, secret de l’intégration » - ed Robert Lafont
16- G.Y Kervern, P. Rubise : “L’archipel du danger” - Edition Economica, Paris 1991.
17- G.Y Kervern : “La Culture Réseau” ESKA - Paris 1993.
18- P. Lagadec : “La Civilisation du Risque” Edition Le Seuil, Paris 1981.
19- P. Lagadec : “La gestion des crises : outils de réflexion à l’usage des décideurs” Edition Edisciences international, Paris 1994.
20- M. Lavaur : “Expérience systémique, en milieu carcéral”, revue Génération n°11-12, décembre 1997.
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23- S.Tisseron : « La Honte », Dunod 1992.