Crise et catastrophe
Catherine Guitton - Psychiatre des hôpitaux
127, avenue Jean-Baptiste-Clément - 92100 Boulogne
Le concept d'hyperespace du danger selon Georges-Yves Kervern
Thérapie familiale, Genève, 1996, Vol. 17, Nº 2, pages 189-194
Les conceptions de la notion de crise évoluent avec le temps et l'avancée des autres disciplines.
Actuellement il existe un nouveau courant d'application pragmatique des théories systémiques qui touche le monde de l'entreprise et qui essaie d'étudier les situations de risque et de danger, ce qui rejoint nos préoccupations.
Ce courant a donné naissance aux Sciences du danger, les Cindyniques, et à l'aide de ses outils conceptuels, dont le concept d'Hyperespace du danger inventé par G.Y Kervern, nous pouvons revisiter alors avec intérêt, les différentes dynamiques des organisations en crise en mettant en évidence les influences complexes des structures en réseaux, des mécanismes d'évitement et des synergies catastrophiques.
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Au cours de ces ateliers, je souhaiterais reprendre les notions de crise car elles sont essentielles dans l'approche systémique mais leurs conceptions évoluent avec le temps et l'avancée des autres disciplines. Actuellement, il existe un nouveau courant d'application pragmatique des théories systémiques, qui touche le monde de l'entreprise et qui essaye d'étudier les situations de risques et de danger, ce qui rejoint nos préoccupations. Cette recherche, née en 1988, a démarré après quelques grandes catastrophes écologiques et technologiques majeures, et elle regroupe des gens d'horizons divers (entreprises, assurances, politiques). Ainsi leurs travaux ont fondé les "cindyniques" (de kindunos, le danger en grec), c'est-à-dire les sciences du risque. Elles utilisent aussi la notion de crise et l'explicitent de façon intéressante pour nous. C'est pourquoi, je vais essayer de vous les présenter après un rapide rappel des principales définitions utilisées en systémique.
On dit souvent "que la crise est ce qui précède le changement" (Héraclite). C'est donc un état d'instabilité intense qui marque une désorganisation simultanée de plusieurs niveaux logiques différents. Pour J.L. Lemoigne (11), "cette attaque de l'organisation" est la résultante d'une perturbation qui se joue :
- au niveau informationnel : les circuits de transmission des informations ne sont plus respectés et le système se charge de désordre ;
- au niveau temporel : le système prend du retard dans son fonctionnement interne et dans sa productivité : toutes les dynamiques de ses interactions sont touchées ;
- au niveau cognitif : les acteurs de l'organisation sont dans la confusion et dans l'incapacité d'avoir une bonne représentation des réalités en jeu. Il y a là une attaque de leurs processus mentaux ;
- au niveau décisionnel : les processus de décision et les décideurs sont concernés par toutes ces perturbations et sont entretenus dans l'impossibilité d'agir dans les temps et les lieux adéquats.
Cet état amène une profonde désorganisation, voire le chaos, et son évolution devient imprévisible. Soit les choses se remettent en ordre et l'organisation trouve elle-même ses solutions créatives d'adaptation. Soit le système disparaît et sombre dans la catastrophe : les changements apparaissent comme irréversibles et destructeurs. Soit, classiquement pour nous, thérapeutes familiaux, apparaît à ce moment-là, un patient désigné chargé de manifester le malaise général et de provoquer le système familial à faire appel à un tiers extérieur. Il permet une sorte de temporisation devant l'ensemble des problèmes.
Ces images nous amènent à proposer ici la définition de P. Lagadec, auteur du livre "La civilisation du risque " (10) qui dit :
"La crise c'est l'urgence plus la déstabilisation." Il attire l'attention sur la notion de vitesse dans l'enchaînement des interactions, et sur la nécessité incontournable de prendre des décisions dans un contexte mal maîtrisé. Dans un moment d'accélération imprévue et imprévisible des événements, ce qui fait la prise de risques, c'est l'obligation de choisir quand même des issues et des solutions dont on ne peut anticiper calmement les conséquences systémiques.
Il y a là un trouble de l'anticipation sur lequel nous reviendrons plus loin.
Pour G. Y. Kervem, le théoricien fondateur des Cindyniques (8), la crise touche aussi et de façon implicite, l'ensemble des réseaux qui entourent l'organisation. Pour lui "la crise est une désorganisation des réseaux d'acteurs dont l'antidote est l'organisation d'urgence de nouveaux réseaux d'acteurs". Il insiste ainsi sur l'aspect "diffusion en chaîne des problématiques" et sur ce qu'il appelle "l'effet Roquéplo".
Roquéplo décrit, à propos de systèmes technologiques, des courants électriques vagabonds qui diffusent dans les circuits voisins, par effet de proximité, et qui détériorent les soudures, les matériaux et les constructions métalliques, etc. de façon imprévisible et non maîtrisée. Cet effet de toxicité de voisinage peut tout à fait s'appliquer aux réseaux humains : on retrouve toujours autour des familles en crise des collatéraux ou des proches atteints par les effets indirects de la désorganisation momentanée de la famille. Ils en souffrent et ils se sentent engagés envers la famille. Il n'est pas rare d'ailleurs qu'ils se proposent spontanément pour collaborer avec les thérapeutes.
Pratiquement, ce qu'on retrouve en convoquant dans un nouveau contexte l'ensemble des réseaux en jeu, c'est la connexion entre divers fragments d'informations stockées de façon morcelée. Chaque acteur connaît des bouts d'une histoire ou d'une réalité concernant la crise familiale et son émergence, et le fait de les confronter tous ensemble, permet le retour d'une intelligibilité et d'une cohérence inattendue. Alors se remettront en route les processus individuels autant que collectifs d'élaboration, de représentation, de symbolisation et de décision.
La prise en compte du morcellement de l'information avec ses fonctionnements récurrents que sont les non-dits, les dénis, les secrets, et le clivage dans la communication, est un élément central dans la notion de crise et dans la compréhension de son déroulement. On rejoint par là le concept de l'évitement et de sa dynamique, tel que l'a décrit Paul Mayer dans le cahier 10 du CRG (12) : "Pour une théorie des organisations en crise".
Cet auteur distingue plusieurs degrés dans la dynamique de la crise. Avant de sombrer dans la catastrophe, une organisation dispose de plusieurs alternatives. Mais ce qui la fait chavirer dans le chaos c'est la rupture de sa structure de base, fondatrice de sa cohérence implicitement, lorsque celle-ci est construite sur l'évitement.
Pour lui, il existe au départ une cause conjecturale, liée à une modification des échanges entre l'organisation et l'extérieur. Cette cause conjecturale est l'événement déclencheur de la crise : elle oblige l'organisation à faire face à des réalités non perçues jusqu'alors.
Dans un second temps, soit l'entreprise s'adapte sans éviter la remise en cause, soit elle continue à fonctionner de façon partielle et la gestion de cet incident s'avère inappropriée : elle induit alors une crise sociale dans l'entreprise (relationnelle humaine) et finit par faire éclater les protocoles d'auto-régulation. Se trouve concerné alors ce que nous appellerions en tant que thérapeutes familiaux le niveau mythique de l'organisation, celui qui n'est jamais explicité mais qui est partagé par tous les acteurs du système car il fonde l'appartenance à ce système.
Comme les familles, les organisations fonctionnent avec un niveau mythique et reposent sur l'adhésion de leurs membres à la culture qui en découle. Chaque organisation a ses spécifités. Mais il existe un cas particulier qui rend l'organisation très vulnérable (ou bien qui est la conséquence de la vulnérabilité de l'organisation) : c'est lorsque ce niveau mythique est structuré sur l'évitement. Impensé mais faisant fonction d'autorité pour l'ensemble des acteurs de l'organisation, il entraîne tout le système vers une inexorable catastrophe lorsque celui-ci se trouve dans l'obligation de s'adapter.
Nous ne reviendrons pas dans cet article sur l'analyse des processus d'évitement individuels et leurs origines psychologiques. Il est vrai que cette notion nous renvoie chacun aux définitions du refoulement, de l'aveuglement, du déni, du clivage, etc. Nous ne garderons dans cet article que la valeur dynamique et pragmatique de ce phénomène signifiée par le terme d'évitement mais nous renvoyons les lecteurs aux auteurs traditionnels.
Donc, l'emballement de la dynamique de crise finit par concerner également ce niveau d'évitement, dans un moment à haut risque, et aboutit à sa rupture violente ce qui laisse en suspens, déstabilisés dans une accélération tragique, les décideurs et les acteurs du système. C'est là qu'arrive la catastrophe tant redoutée avec son cortège de complications irréversibles : car en effet l'organisation est confrontée de plein fouet, avec son point aveugle, à savoir son impuissance à anticiper des solutions nouvelles. Du fait de la rigidité institutionnelle (dérivée des mécanismes dus à la structure d'évitement), il existe des troubles de la communication et de la pensée donc de l'anticipation.
Ainsi donc, pour P. Mayer, ce qui précipite une organisation ou une famille dans le chaos et la catastrophe, c'est la rupture d'une structure d'évitement patiemment mise en place et respectée par chacun des membres du système...
Cet aspect de la crise systémique familiale se vérifie dans les faits cliniques de façon régulière également : beaucoup de séances de thérapie familiale permettent que soient révélés des secrets, des non-dits, etc. et que soient levées des ambiguïtés et des incohérences dans les communications.
Conclusion : le concept d'Hyperespace du danger
Pour finir, nous expliquerons ici un concept fondamental des Cindyniques, créés par O. Y. Kervern (8) qui est celui d'Hyperespace du danger.
En reprenant tous les constats de toutes les analyses des experts à la suite de plusieurs grandes catastrophes technologiques et écologiques (Amoco Cadiz, Tchernobyl, Seveso, ...), G.Y. Kervern a réussi à lister et à classer toutes les causes responsables de la survenue de la catastrophe étudiée. Il a été très surpris de s'apercevoir que les causes techniques n'étaient pas les plus incriminées mais que les raisons d'ordre sociologique, relationnel, déontologique et subjectif avaient une importance majeure. Il a réussi à formaliser sur un même graphisme l'ensemble de ces raisons en respectant leur différence de nature et de niveau logique et en mettant en évidence leurs liens interactifs simultanés.

Il distingue cinq axes sur lesquels se raccrochent les paramètres intervenants dans l'émergence d'une crise existentielle.
Nous interpréterons ce schéma de la façon suivante pour le rendre plus facile d'accès au niveau des analogies possibles avec la thérapie familiale :
- L'axe dit axiologique : il correspond aux valeurs et aux mythes choisis et respectés par la famille (ou l'entreprise).
- L'axe dit épistémique : il correspond aux modèles en vigueur dans le système.
- L'axe dit statistique ou mnésique : il regroupe les expériences passées et les mémoires (dans ce qu'il en reste de leur transmission intergénérationnelle).
- L'axe dit déontologique : il concerne les règlements qui gèrent les actions et définissent les responsabilités à l'intérieur et à l'extérieur du système.
- L'axe téléologique : c'est l'axe des finalités du système.
Ainsi une situation cindynique est définie par un ensemble de réseaux possédant chacun un Hyperespace du danger en interaction les unes avec les autres :
- dans un espace limité ;
- dans une portion de temps connue.
Cette situation développe des risques en fonction des défaillances qui existent dans les espaces des différents Hyperespaces (selon les axes) et crée des symptômes en rapport avec ces Déficits.
A partir des axes, de leur description et de leur analyse, G.Y. Kervem met à jour toute une nouvelle sémiologie des réseaux. Il définit des symptômes qui touchent séparément les divers axes (ou espace) de l'Hyperespace, puis des syndromes. Ils peuvent être reclassés en trois groupes, dégagés par une recherche empirique :
- les Déficits systémiques cindynogènes culturels (DSC culturels),
- les Déficits systémiques cindynogènes organisationnels (DSC organisationnels), .
- les Déficits systémiques cindynogènes managériaux (DSC managériaux).
Une approche théorique des défauts ou défaillances des cinq espaces de l'Hyperespace du danger permet de mettre en évidence des lacunes, des disjonctions, des dégénérescences et des blocages. Ils influencent la morphologie de la crise et nécessitent des traitements différents.
Nous renvoyons maintenant le lecteur aux œuvres des cindyniciens et plus particulièrement aux travaux de G.Y. Kervem.
Il est clair, après tout ce détour, que l'extension de la notion de crise est en miroir de l'extension de la prise de conscience de son aspect systémique dans différents domaines : crise planétaire, crise mondiale, crise de notre écosystème... Crise de notre culture, crise de la famille, crise de la démocratie ? Certainement crise des objectifs et malaises sur "l'axe des finalités" ?
"Carpe diem" "ne dure qu'un instant", comme dit la chanson, et il faut à la vie, pour durer, des raisons plus transcendantes ou plus tenaces...
C'est bien là aussi le sens des orientations données à ce congrès par les organisateurs sous le titre " Crise du lien social et crise du lien familial : quelles interactions ?"
En même temps, tout ceci nous conduit à nous sentir encore davantage concernés en tant qu'acteur, constructeur et défenseur de notre propre monde, donc en tant que citoyen.
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Bibliographie
- Ausloos G. (1992)
"Temps et systémique", Thérapie Familiole,3, 221-226
- Benoît J.C. (1992)
Patients, familles et soignants. ERES, coll. Relations, Genève
- Benoît J.C., Malarewicz J.A. et coll. (1988)
Dictionnaire clinique des thérapies familiales. ESF, Paris
- Goutal M. (1987)
Du fantasme au système. ESF, Paris
- Guitton C. (1988)
"Tentative de suicide, manipulation du contexte et dialectique du Déni en thérapie familiale systémique", Thérapie Familiale, 2, 155-171
- Guitton C. (1988)
Instant et processus. ESF, Paris
- Guitton C., Kervern G.Y., Monroy M., Fournier A. (1996)
Le risque psychique majeur. Economica, Paris
- Kervern G. Y. (1995)
Eléments fondamentaux des cindyniques. Economica, Paris
- Kervern G.Y., Rubise P. (1991)
L'archipel du danger, Economica, Paris.
- Lagadec P. (1981)
La civilisation du risque. Le Seuil, Paris.
- Le Moigne J.L. (1990)
La modélisation des systèmes complexes. Dunod, Paris.
- Mayer P. (1993)
Pour une théorie des organisations en crise. CRG, Cahier n° 10, Paris, Ecole Polytechnique