Approche familiale systémique en milieu pénitentiaire à Fresnes (Val de Marne)
Muriel Lavaur et Catherine Guitton
Espace Famille 92 (Hôpital Paul Guiraud Villejuif)
127, avenue Jean-Baptiste-Clément - 92100 Boulogne
Congrès des Associations de Thérapie Systémique Familiale
Roubaix - Novembre 1998
Les professionnels de la Santé travaillant en prison : C.Jouven, S. Baron, M. Umbricht, J. Laurans, à l'antenne toxicomanie, ont constaté une détérioration de plus en plus grande des toxicomanes entrant à Fresnes, tant sur le plan psychique que social ou médical avec de nombreuses récidives.
A la suite de ces constatations, se sont ouverts, pour les hommes, puis pour les femmes, deux structures, les Q.I.S. (Quartier Intermédiaire de Sortants) qui reçoivent chacun un mois avant leur sortie une dizaine de détenus volontaires. Le but de ce training est de les préparer à la sortie et vise la réinsertion.
* * *
I - Quartier Intermédiaire de Sortants - Hommes
Le Q.I.S. Hommes s'est ouvert il y a 5 ans. C'est une unité dépendant du S.M.P.R. (Service Médico-Pénitentaire de Région). C'est une expérience pilote à Fresnes, et qui commence à se mettre en place dans d'autres prisons françaises.
Les stagiaires (on parle de stagiaires et plus de détenus) sont tous des hommes d'une moyenne d'âge de 28 ans, ayant de courtes peines d'incarcération (environ 1 an).
- 83% sont toxicomanes
- 35% sont séropositifs
- 25% présentent des troubles psychiques
- 42% sont sans papier
- 75% sont français dont les trois quart d'origine maghrébine
Ces statistiques sont de 1994 et portent sur 100 stagiaires. Il y a 8 groupes par an (1 tous les mois et demi ).
Le programme de chaque groupe se déroule sur 4 semaines :
1ère semaine
Le concret et la réassurance :
- argent
- hébergement
- travail, le domaine juridique
- tout ce qui concerne la réinsertion avec les professionnels concernés
- sport
2ème semaine
Le plaisir et l'autonomie :
- cet atelier permet de prendre en compte la dynamique du groupe et de créer du lien.
- semaine gérée par le “Théâtre du Fil”, une association
- objectif : leur redonner conscience de leur corps, de leur présentation, de leur existence individuelle.
3ème semaine
L'intime et l'individu :
- santé, sida, M.S.T.
- lien à la famille
- semaine qui aborde les problématiques personnelles
- atelier “Photo de Famille”.
4ème semaine
semaine d'approfondissement avec l'équipe et la psychologue.
L'atelier “Photo de Famille”
En 3ème semaine de training, le groupe est lié. Ils se connaissent, se font plus confiance entre eux, cet atelier leur permet de s'inscrire dans leur histoire personnelle et familiale.
Il s'agit d'un atelier de 2 heures en sous-groupes.
C'est l'atelier qui présente le plus de réticences. Ce travail est mené depuis 3 ans par la même équipe, Martine Umbricht (Psychologue à l'Antenne Toxicomanie), Catherine Guitton et moi-même Muriel Lavaur. Nous avons été choisies par Claude Jouven (Psychologue qui a mis en place les groupes Q.I.S) et le Dr Jacques Laurens (médecin chef du S.M.P.R.), pour nous occuper de ces détenus dans ces conditions là. L'idée est venue du Dr Baron Laforêt Psychiatre hospitalier responsable des soins à la prison.
Le travail en lui-même :
Il ne s'agit pas vraiment d'un sculpting. C'est une improvisation théâtrale relationnelle. On joue la famille d'un stagiaire, les autres détenus sont acteurs, et on utilise l'espace de la cellule pour figurer des lieux différents ; par exemple la prison, la maison, le pays d'origine. Ca se passe dans une cellule double, et ce n'est vraiment pas grand comme espace.
L'idée, c'est de jouer 3 tableaux de familles :
- avant la prison (la place qu'il avait, le rôle qu'il jouait)
- pendant le temps de la détention (qui vient le voir au parloir, qui donne de ses nouvelles au reste de la famille, qui est un allié pour lui)
- à la sortie de prison (qui va t-il visiter en 1er, fera t-on une fête pour son retour, qui viendra le chercher le jour de sa libération).
Ce jeu théâtral aide le détenu à plusieurs niveaux :
- Soutenir le récit de celui qui présente sa famille car ils sont inhibés au niveau de la pensée, des émotions.
- Il permet l'émergence rapide d'une dynamique relationnelle : les stagiaires se laissent aller à l'improvisation, ils jouent le rôle en l'étayant sur leurs propres expériences, ils mettent en scène les problèmes.
- C'est une mise en évidence de liens non vus, non dits, non imaginés que le sujet peut alors considérer tranquillement (c'est le retour de la mémoire, le raisonnement est possible, les émotions apparaissent).
- Ce jeu théâtral a un aspect ludique. On se touche, on s'assied, on parle, on se lève ; ça permet la détente.
Ces 3 photos, dans la réalité du groupe, leur permettent d'anticiper les difficultés qu'ils rencontreront à la sortie, de reprendre contact avec leur vécu familial, d'imaginer des stratégies pour se réaffilier et restaurer des liens de confiance en eux et avec leur famille.
En 4ème tableau de conclusion, on évoque la possible crise de détresse, le moment de désespoir ou de panique. On mime l'appel au secours aux professionnels dont ils ont les adresses, on joue l'appel téléphonique.
Fin de l'atelier : discussion générale
A la fin de chaque atelier, très mobilisateur dans la pression du contexte pénitentiaire, les stagiaires sortent enrichis et nous disent au revoir, nous regardent, ne fuient plus le contact, nous serrent la main. Il m'arrive quelquefois de revoir en individuel, et en après coup, un stagiaire qui le demande.
Les difficultés que nous rencontrons pour arriver à ce niveau de travail :
- parfois, certains sont “shootés”, ça paralyse le groupe.
- en 3 ans, il m'est arrivé une fois de ne pas pouvoir les mobiliser, le groupe entier s'est ligué contre nous autour d'un meneur.
- une autre fois, un détenu nous a menacé de nous ouvrir la gorge en travers, en faisant le geste. On était terrorisées.
- parfois, ils décompensent après l'atelier et quittent le grand quartier des cellules pour le services de soins de la prison.
- souvent, ils sont opposants au départ, mais ils acceptent peu à peu de s'engager et dans la plupart des sous-groupes, il y a un ou plusieurs volontaires et les interactions entre tous permettent un travail riche et constructif.
En conclusion générale :
Ce travail est intégré dans le mois très intensif du training du Q.I.S. lui-même et le résultat est qu'il y a moitié moins de récidivistes à la sortie : c'est ce que nous disent les chiffres de bilan du Q.I.S.
En 1995, après 3 ans de fonctionnement, le Q.I.S. a montré une diminution des récidivistes : 36% des détenus récidivent après le stage au Q.I.S. contre 66% au sein de la population générale des détenus.
II - Quartier Intermédiaire de Sortants - Femmes
Le QIS Femmes a commencé il y a un an (en 1997), dans les mêmes conditions de sélection que celle des détenus homme, à savoir :
- une problématique de toxicomanie
- une récidive d'incarcération
- un choix volontaire de préparation à la sortie : donc une mémoire de l'échec et un désir d'évoluer.
Les différences se sentent particulièrement au niveau du travail du fait :
- de la souplesse du cadre. Le travail se fait dans des locaux neufs beaucoup moins fermés que les “grands quartiers”. Les transgressions se font facilement par rapport au temps (le café qui s'éternise) et par rapport à la salle de travail (les détenues avaient l'habitude d'entrer et de sortir à leur convenance sans prévenir). Par contre le soir, elles retournent dans un cadre très rigide c'est à dire leur cellule de détention dans les “grands quartiers” : elles ne peuvent oublier la dualité des deux scènes.
- de la problématique par rapport à leur corps : elles arrivent complètement dénarcissisées (habillées en survêtement, pas coiffées etc.), elles n'ont pas envie de vous rencontrer ni de communiquer. Elles apparaissent soumises et passives. Elles ont l'habitude d'être traitées comme des objets, chosifiées, utilisées (prostitution, inceste, violences etc.) et elles sont dans une inertie défensive très organisée. Elles sont cependant étonnées qu'on arrive à 3 (“les 3 soeurs” comme nous a dénommées un groupe), qu'on vienne de l'extérieur, qu'on soit des professionnelles dont c'est le travail de s'occuper d'elles sans qu'elles aient rien demandé etc. seulement un peu éberluées, beaucoup touchées et généralement elles acceptent de se livrer un peu. “Vrai don” dans une société de prédateurs ou d'inconnus...
- la problématique de déchéance par rapport à la séparation d'avec leurs enfants. Les réactions sont très fortes, soit sur le mode désespéré soit sur le mode tout puissant : je maîtrise la situation, je les ai placés chez mes parents, je fais ce que je veux de mes parents etc. Certaines sont plus réalistes et gardent de bonnes images des travailleurs de l'ASE, ou même une vrai reconnaissance.
- la difficulté la plus grande vient du fait qu'elles contrôlent mal leur discours, et que, si elles commencent à parler, il n'y a aucune limite : elles se répandent facilement et envahissent la scène en faisant perdre le fil de la discussion aux autres.
Les dérives possibles sont du style :
- une est shootée et paralyse le travail du groupe
- une autre parle de sa famille mais en fait, son système familial est déjà un système maffieux qui organise sa propre prostitution, et ça , on ne nous en a pas prévenu d'avance... Ca donne une totale confusion et pour finir des décompensations violentes, en après coup, après le groupe (elle a fini au mitard).
En conclusion : le QIS grande avancée innovante généralisée en 1998 sur plusieurs prisons de France. En parler ici est un hommage aux professionnels (Dan Penguilly, la Surveillante, l'Assistance Sociale Béatrice, la Secrétaire Nathalie...) qui ont su convaincre les instances pénitentiaires et qui supportent tous les jours les décharges agressives, liées aux résistances locales (et aussi des détenues !). Ce cadre est constamment à reconquérir...