Le temps des migrants : la douleur de l'exil
Eva Hémon - Praticien hospitalier
Psychiatre consultant au Centre Françoise Minkowska
12 rue Jacquemont - 75017 Paris
Tél. 01 53 06 84 84 - Fax : 01 53 06 84 85
Contribution à la journée du 23 novembre 2000
“Thérapies familiales. Dans les murs et au delà . . .”
Organisée par l'Association ERIE Au Centre Hospitalier Paul Guiraud de Villejuif
Résumé :
Le temps des migrants : la douleur de l'exil. - Le but de cette intervention est de proposer quelques idées, de fournir un aperçu systémique de la prise en charge des familles migrantes, de faire sentir le poids d'un événement aussi bouleversant pour la famille, dont les ondes de choc se répercutent à travers les années et les générations. Après une présentation du Centre F. Minkowska, où ont lieu les consultations pour les familles de migrants non-francophones, nous offrons un regard systémique sur l'interprétariat, puis sur le processus de l'émigration et de l'immigration de ces familles. Nous résumons les rôles, mythiques et réels, de l'enfant de migrant et celui de la construction d'un nouveau foyer familial.
Mots Clefs :
Famille de migrants - Enfant de migrant - Interprétariat - Foyer -Mythe.
Abstract :
The time for migration : the distress of exile. - The present paper suggests some ideas and a systemic point of view of the care for immigrant families, gives the feeling of the weight of such an overwhelming event for the family, an event whose shock-waves echo for years and generations. After an introduction about the Centre F. Minkowska, where the consultations with not French-speaking immigrant families take place, we shall endeavour to show a systemic point of view of interpreting and then of the process of emigration and immigration of these families. We shall summarise the roles, both mythic and real, of the child of immigrants and of the construction of a new "home" for the family..
Keywords :
Family of immigrants - Child of immigrants - Interpreting - Home - Myth.
Resumen :
El tiempo de los migrantes : el dolor del exilio. El objetivo de esta intervención es de proponer algunas ideas, de fomentar una apreciación sistémica de cómo hacerse cargo de las familias inmigrantes, de hacer sentir el peso de un acontecimiento tan transtornador para la familia cuyas ondas de choque se repercuten a traves de los niños y de las generaciones. Después de una presentación del Centro F. Minkowska donde tienen lugar las consultaciones para las familias de migrantes no francófonas ofrecemos una visión sistémica sobre el interpretariado, y sobre el proceso de la emigración y de la inmigración de esas familias. Resuminos los papeles, míticos y reales, del hijo del migrante y el de la construcción de un nuevo hogar familiar.
Palabras claves :
Familias de migrantes - hijo de migrante - interpretariado - hogar - mito.
* * *
1 • Introduction
Le but de cette intervention, qui s'adressait à un public assez hétérogène (médecins, infirmiers, travailleurs sociaux et éducatifs etc.), était de fournir un aperçu, du point de vue systémique, des problèmes et de possibilités liées à la prise en charge de la famille du migrant (le tout illustré par de nombreux transparents ne pouvant pas être tous reproduits ici). Nous renvoyons le lecteur également à notre article dans "Thérapie familiale" (HEMON, 1995) sur l'enfant de migrants, où nous avons développé les sujets abordés dans la deuxième partie de l'exposé.
2 • La consultation au centre Françoise Minkowska
L'Association Françoise et Eugène Minkowski pour la santé mentale des migrants a été fondée en 1952 par E. MINKOWSKI en mémoire de sa femme, avec pour but, de "répondre aux besoins de santé mentale de la population des réfugiés et de migrants". Deux médecins, eux - même des "migrants" ayant refait leurs études de médecine en France, (Docteurs MINKOWSKI et FURSAY-FUSSWERK), une assistante psychologue et une assistante sociale assuraient au début les consultations en Français, en Allemand, en Polonais et en Russe. Actuellement, le Centre comporte sept consultations différentes :
- Afrique
- Asie du Sud-est
- Espagne - Amérique Latine
- Europe Centrale et de l'Est
- Maghreb
- Portugal, pays lusophones
- Turquie
En dehors de leurs compétences techniques, les membres de l'équipe "Europe Centrale et de l'Est", partagent avec les consultants un contexte qui inclut une expérience de vie dans un pays d'Europe Centrale ou de l'Est, l'expérience de la migration et de ses conséquences et, quand cela est possible, une langue. Cependant, la consultation doit répondre à la demande d'une population parlant au moins 12 langues ! Les différents membres de l'équipe parlent le Français, le Serbo-croate, le Russe, le Polonais, le Tchèque, le Slovaque, le Hongrois, l'Anglais, l'Allemand, l'Espagnol . . . Il arrive donc souvent qu'un médecin interprète pour l'assistante sociale ou un psychologue pour le médecin etc.
3 • Interprétariat
Dans les conditions décrites ci-dessus, l'interprétariat fait partie intégrante de la consultation et il pose la délicate question de son "objectivité" ("traduttore - tradittore", disent les Italiens : "traduire, c'est trahir" . . .). L'interprète doit choisir des mots, utiliser au besoin des circonlocutions, des allusions et des métaphores en fonction de ce qu'il entend et en fonction de sa propre individualité. Le psychiatre interprète donc deux fois (M'BARGA, 1983) : la première fois ce qu'il entend de l'interprète - traducteur, la deuxième fois ce qu'il croit comprendre du patient et de ses symptômes. Le doute sur la fiabilité de la traduction est partagé : le thérapeute se pose la question sur ce que dit le patient, quelle est la véracité des propos de l'interprète par rapport aux propos de la famille et la famille, pleine de doutes, essaie de comprendre la communication entre le thérapeute et l'interprète . . .

Il est nécessaire d'inclure l'interprète dans le système observé. Ceci oblige les intervenants à assumer plusieurs rôles et exige une attention particulière pour éviter la confusion. Schématiquement, trois possibilités existent :
- 1 L'interprète fait partie de la famille : souvent, les familles se présentent spontanément avec un de leurs membres faisant la traduction. Dans ce cas, l'interprétation peut devenir "filtrée", selon la position que l'interprète occupe dans la famille et selon ses loyautés. De plus, cette fonction accorde au membre de la famille concerné un rôle particulier par rapport à celui qu'il occupe dans sa famille habituellement. Il arrive souvent que l'enfant porteur du symptôme, qui nous a été adressé pour des troubles liés à l'apprentissage de la langue française, assume le rôle d'interprète car c'est encore lui qui parle le mieux le Français dans sa famille ! Il faut tenir compte ici des "loyautés invisibles" qui lient l'interprète au reste de la famille.
(Il arrive fréquemment que le membre de la famille ou le voisin, qui s'est chargé de l'interprétariat, utilise cette position pour raconter pendant l'entretien, ses propres difficultés et demander une "consultation dans la consultation" . . .).
- 2 L'interprète peut être un professionnel. S'il a une certaine l'expérience du champ de la psychopathologie, il peut offrir la "bonne dose" de l'apport subjectif nécessaire (le contexte culturel, les allocutions particulières etc.). Néanmoins, il est aussi "le pays" (compatriote) du patient et de la famille. La similarité et la familiarité du contexte culturel rendent une définition commune du problème plus facile, plus différenciée et nuancée. Cependant, il est également possible qu'un trop haut degré "d'accord" limite les possibilités (FELD, 1993). Ainsi, il faut essayer d'éviter les fausses alliances ("patriotiques"). Il est également possible, que le thérapeute se retrouve exclu, abandonné sur le rivage de l'incompréhension par un interprète (souvent jeune étudiant de psychologie) qui poursuit la discussion à son propre compte, importé par le zèle et par la curiosité . . .
- 3 Au Centre F. Minkowska, c'est souvent un autre thérapeute qui aide en interprétant et en devenant ainsi co-thérapeute pour la famille, même s'il suit en psychothérapie individuelle un des ses membres.
L'analyse du contexte de l'interprétariat, certaines règles qui servent de "méta - règle" en rigidifiant ce contexte (ponctuation des séquences : "tout doit être traduit") et, last but not least, la nécessité de prévoir un temps double du temps d'un entretien en Français, donneront ainsi leurs fruits : une occasion pour les thérapeutes d'observer mieux les communications, de faire des hypothèses et d'enrichir leur réflexion en multipliant les contextes culturels et linguistiques utilisés.
4 • La famille de migrants
Dans notre exposé, nous avons relaté le cas de la famille de Mme E., d'origine bosniaque, cité ailleurs (HEMON, 1997). Ce cas montre le poids et l'intrication des facteurs : culturels (le rôle de la mère dans la société d'origine, TODD 1994), de la migration, des événements historiques (la guerre) et d'une pathologie mentale lourde.

Le thérapeute doit tenir compte de cette complexité tout au long de son travail. Le système de sécurité traditionnel est ébranlé par la migration. La famille qui a pris la décision d'émigrer, doit faire face au deuil, à la perte de certains liens avec la famille élargie (BULLRICH, SCHWARTZ, 1992). Les frontières sont soudain clairement définies : on laissera derrière les oncles, les grands - parents, les frères et les soeurs et aussi les amis et les collègues de travail - et le foyer familial, sur lequel nous reviendrons plus tard. La famille migrante arrivera dans le pays d'accueil "nue", exposée aux contacts avec la société, sans le réseau protecteur de la vie d'avant.
C'est de l'immigration qu'il s'agit dans la littérature concernant le sujet de la migration. Il s'agit, pour la famille de migrants, de confronter sa culture d'origine, qu'elle a conservé plus ou moins bien, avec celle, dominante (et exigeante), du pays d'accueil . Il s'agira d'un continuum (BENNEGADI, 1989), où se retrouveront les attitudes allant d'un effort extrême de conserver les valeurs apprises dans la société d'origine jusqu'à l'immersion dans la culture d'accueil, où les frontières de la famille sont littéralement dissoutes.

Une attitude souple, accompagnée d'un apprentissage discriminatif de nouvelles valeurs paraît la mieux adaptée, mais soulignons d'emblée que chaque famille trouve sa propre manière de résoudre ce problème d'une manière optimale pour l'évolution de ses membres . De plus, certains de ses membres vont être plus directement concernés par le processus d'acculturation, en premier lieu les enfants.
Résumons ici les rôles de l'enfant de migrant : porteur d'une double appartenance culturelle, il se trouve souvent dans une situation de double paradoxe linguistique et culturel : ce que sa langue d'origine lui confère en émotion et en authenticité, doit être sacrifié afin de profiter du pouvoir adaptatif de la langue de la culture dominante (CHABANNES, 1987). Ce paradoxe concerne ses éducateurs et ses parents. Dans notre travail, nous nous battons pour la reconnaissance de la compétence de ces derniers, face aux interventions institutionnelles souvent intempestives, en leur fournissant parfois simplement les informations nécessaires à prendre des décisions concernant leur enfant.
L'enfant, qui devient ainsi porteur de l'espoir familial d'une bonne intégration au pays d'accueil, est investi dans le mythe familial également d'un rôle moins tangible : celui du retour. Comme un Moïse des temps bibliques, il est plus ou moins chargé de rendre possible un retour au pays d'origine, retour victorieux, que ses parents n'ont éventuellement pas su réaliser…
5 • (Re)trouver un foyer
Le concept du foyer, élaboré déjà en 1936 par le philosophe tchèque Jan PATOCKA (PATOCKA, 1936) est un concept intéressant et riche du point de vue heuristique pour la prise en charge familiale des migrants. Dans les villes d'Europe centrale, les futurs enfants de migrants retiendront dans leur mémoire le soleil dans la rue, l'odeur du déjeuner du dimanche et la voix de leur mère qui les appelle de l'étage sous le toit.

Car le foyer est "au - dessus" de l'appartement, du domicile simple. Il dépasse dans ses ramifications les individus qui y vivent. Dans le sens supra - individuel, le foyer est une communauté, où naît la famille et où se crée et se développe l'individu. On ne peut pas vivre plusieurs foyers en même temps, avec la même intensité.
Le contraire, c'est l'absence du foyer, l'émigration. L'état d'être migrant, "sans foyer", est représenté par un mode d'existence, où le "souci" rétrécit en un simple acte de se procurer et de consommer des moyens nécessaires pour vivre, comme on les trouve. La famille qui a migré, doit construire un nouveau foyer, où ses membres pourront trouver un endroit sûr, facteur de leur enracinement dans l'existence dans le nouveau pays. Ceci est un travail difficile et long et nombreux sont les parents et enfants, qui existent au niveau abaissé à l'immédiat. L'homme privé par la migration d'acceptation naturelle et de la "couverture" du foyer, de son "poids", se trouve face à "l'insupportable légèreté de l'être".
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Bibliographie
- Barudy J. : "L'utilisation de l'approche systémique lors des thérapies avec des familles de réfugiés politiques" Thérapie Familiale. 10 (1). pp. 15 - 31.
- Bennegadi R : ((1989) "L'intégration : considérations psycho - anthropologiques" Migrants - Formation. 78. pp. 58 - 69.
- Bullrich S., Schwartz A. (1992) : "Immigration et maladie mentale : un équilibre fragile" Thérapie Familiale. 13(2). pp. 127 - 141.
- Chabannes J.P. (1987) : "Etre adolescent maghrébin de seconde génération en France" Actualités Psychiatriques. 1. pp. 25 - 28.
- Feld K. (1993) : "Interventions narratives - chances et limites du travail thérapeutique interculturel dans une clinique de pédopsychiatrie". Séminaire européen "L'enfant, l'adolescent, la famille et l'interculturel". Ligne bruxelloise pour la santé mentale.
- Hémon E. (1995) : "L'enfant de migrants, interprète entre deux foyers" Thérapie Familiale. 16 (2). pp. 195 - 211.
- Hémon E. (1997) : "Les migrants, leur famille et les thérapeutes : une approche complexe" Perspectives Psychiatriques. 36 (1). pp. 55 - 60.
- M'Barga J.-P. (1989) : "Relation thérapeutique transculturelle : interprétariat, interprétation" Etudes Psychothérapiques, 54. pp. 292 - 299.
- Patocka J. (1936) : Le monde naturel comme un problème philosophique. Trad. Danek J., Decleve M. (1976), Martinus Nijhoff, The Hague.
- Todd E. (1994) : Le destin des immigrés. Seuil, Paris.