Attention Tensions

Intervention de Brigitte Lucas - Infirmière à la clinique Dupré à Sceaux

 

 

ENONCER SANS DENONCER.

 

Atelier : « Adolescents, familles, institutions : vers une relation de partenariat »

 

Brigitte Lucas

Infirmière clinique Dupré – 92333 Sceaux

 

Avant de commencer mon intervention, je remercie le docteur Jean-Claude Benoit, ici présent, qui durant de nombreuses années, m’a ouvert la voie à la pratique de ces entretiens familiaux.

 

« Si on interroge les parents d’un enfant ou d’un adolescent, ils répondent presque toujours que c’est la première fois que l’on constate un cas de troubles mentaux dans la famille. Mais, si l’on prend le père en particulier, il ne tarde pas à dire que dans les antécédents héréditaires de sa femme, il y a eu un cas suspect et même bien nets ; si l’on prend ensuite la mère dans les mêmes conditions, elle raconte au bout d’un instant, que dans la famille de son mari, il y a eu des troubles mentaux »[1].

 

 Voici ce qui était constaté en 1950 dans les manuels de psychiatrie. Le conseil des professeurs était de se méfier des familles tout en acceptant leurs confidences. De nos jours, ces conceptions nous semblent erronées car elles engendrent un savoir mal acquis qui favorise la création du double lien et le maintien des secrets.

 

A la clinique Dupré, l’équipe soignante Clérambault 2 a fait le choix des entretiens familiaux pour qu’il n’y ait aucunes ambiguïtés, ni de confusions entre les parents, le jeune adolescent et l’institution. En effet, la clinique Dupré est l’un  des établissements de la Fondation des Etudiants de France, qui reçoit en son sein des jeunes ayant des troubles psychologiques et relationnels avec leur environnement, et en particulier, avec leur famille. Lorsque le jeune est admis, souvent la famille est inquiète et téléphone avec une certaine forme d’angoisse à l’équipe infirmière, toujours disponible, afin « qu’ elle lui donne des nouvelles ». L’équipe s’est aperçue que cette pratique de la réassurance, bien qu’elle ait son utilité, n’était pas suffisante pour éviter certains clivages entre le jeune et l’équipe, entre le jeune et ses parents et entre les parents et l’équipe. Pour y pallier, il est apparu que les entretiens systémiques semblaient du point de vue théorique et pratique, une réponse adaptée.

 

Les avantages des entretiens familiaux.

 

Si d’un point de vue conceptuel cette théorie nous indique le chemin, dans la pratique elle montre une réelle efficacité.  Je citerai  quelques points positifs :

 

-         Les relations entre l’équipe infirmière et les patients s’améliorent au fil du temps car souvent le jeune a une attitude suspect envers les soignants. Il doute de leurs compétences d’écoute et de non jugement. Par ce biais, ils apprennent à se réconcilier avec le monde des adultes. C’est ainsi qu’une jeune fille aidait tous les autres jeunes, pensant qu’elle faisait bien. L’équipe se sentait dépossédée de son rôle. Ceci fut discuté en entretiens familiaux. La jeune fille s’est aperçue que cette aide lui évitait de se remettre elle-même en question et qu’elle vivait l’équipe soignante comme ses parents qui pouvaient à tout moment faire intrusion dans sa vie privée. Après cet entretien, un rapport de confiance a vu progressivement le jour et elle s’est rapprochée des soignants par des entretiens informels. Lorsque les jeunes rentrent de leur week-end qu’ils ont passé dans leur famille ou chez des amis, ils viennent spontanément parler de cette expérience de vie qui les anime. Il en est de même quand ils se sentent plus angoissé ou qu’ils rencontrent des difficultés relationnelles.

 

-          Cette pratique évite le danger du complot par ces échanges triangulés par les soignants. En effet, lorsque le dialogue s’établit de manière duelle, le troisième protagoniste se sent très souvent persécuté : « On me cache quelque chose ». Les entretiens familiaux permettent de dédramatiser cette situation et de vérifier que la circulation de la même parole circule entre les interlocuteurs : parents – jeune – équipe.

 

-         A partir de ces échanges dans lesquels la famille est conviée, chacun se sent respecté, dans la parole qu’il énonce. Une véritable relation de confiance s’établit et permet de dévoiler les enjeux de chacun. Du coup, il se crée une dynamique collective et synergique, qui lève les inhibitions et ouvre de nouvelles possibilités pour trouver des issues. Il se crée de véritables alliances, qui ne vont pas « contre le jeune », dans l’exclusion, mais bien dans l’affiliation. Les énergies de chacun sont mobilisées Pour les soignants, les infos se partagent, la parole circule et prend sens. Pour le jeune et sa famille, ils renouent à cette occasion un dialogue interrompu et prennent ensemble les décisions importantes.

 

-         Par ce biais, la famille se construit une nouvelle perception de son jeune et elle prend une nouvelle distance par rapport à ses représentations, (c’est-à-dire à ce qu’elle  s’imaginait de la « folie »). De plus, ces entretiens lui permettent de se déculpabiliser.

 

-         L’infirmière qui participe à ces entretiens est un acteur à part entière : elle restitue leur contenu et leur ampleur à l’ensemble de l’équipe. Elle est la courroie de transmission entre les entretiens familiaux et le reste de l’institution, ce qui évite à chacun de faire des raccourcis ou des forts grossissements d’une situation mal connue.

 

 Réflexions sur les entretiens familiaux.

 

Si ces entretiens favorisent l’émergence d’un mieux être des jeunes, je me suis interrogée sur l’histoire d’une jeune fille que nous avons reçue. Ces entretiens familiaux ont permis de mettre à jour un secret qui « suintait » (cf intervention de Michel Rouche : le refus de l’institution : les secrets de famille) mais parallèlement, ils m’ont interrogée sur la notion du double lien.

 

Cette jeune fille, que j’appellerai Perséphone, est arrivée à la clinique à l’âge de 18 ans, après huit mois d’hospitalisation sur son secteur où elle a fait plusieurs tentatives de suicide graves. A quoi cela sert de vivre quand on est porteur d’un secret ? Tel pouvait être ce qu’elle montrait à voir comme nous le noterons par la suite. Elle a été adressée à la clinique Dupré pour un suivi médical, psychologique, et une reprise des études. Après deux mois de prise en charge par l’équipe de l’extra, elle intégrait le service de l’intra à temps plein. Très vite, elle fut envahie par des crises d’angoisse et voulait retourner près de sa mère. Pour l’aider à gérer son mal être, des hospitalisations séquentielles furent mises en place. Cette aide ne fut pas suffisante puisque des angoisses morbides de la rupture et de la non différenciation se manifestaient toujours. Lors du dernier entretien familial, un temps plus important à la maison fut  décidé en partenariat entre les parents, l’équipe et Persephone.

 

 Des entretiens familiaux ont eu lieu avant cette admission puis se sont poursuivis par la suite. Ainsi, nous avons appris que, durant huit ans, les parents ont tout fait pour avoir un enfant. Aucun traitement n’a pu réaliser leur souhait. Ils ont eu alors recours à la Fécondation In Vitro (FIV) qui a réussi au deuxième coup. Un an plus tard, de façon naturelle, est né un garçon qui ne connaît pas l’histoire de la conception de sa sœur. Lorsque nous avons écouté cette histoire qui se dévoilait devant nous, nous comprenions que Perséphone a toujours fait appel aux blouses blanches, celles qu’elle a toujours vues, senties, touchées. Sa mère, quant à elle, maintenait un secret autour de cette conception In Vitro et « ligotait » en même temps le père et la fille dans leur loyauté envers elle. Elle tenait aussi captif le frère pris en otage dans ce réseau de communications non dites Elle entretenait une relation extrêmement fusionnelle, anxiogène pour Perséphone autour du secret de sa naissance. Ce secret dont elle est porteuse l’encourageait par ces actes à interroger son être : « Qui suis-je » « Morte ou vivante » « Désirer, non désirer », autant de questions restées en suspens dans la conscience qui, ne pouvant être mises en mots, provoquaient des gestes destructeurs. Dans ce « double lien » (fusionnel et porteuse du secret) Persephone ne pouvait pas mobiliser sa raison et aboutir à une explication,  qui aurait été pour Castoriadis, « une folie réussie »[2]…et qui lui aurait évité beaucoup de souffrance.

 

Au cours du dernier entretien familial, une hospitalisation plus courte fut décidé par les  soignants et les parents, ce que ne désirait pas la jeune fille. Elle souhaitait être suivi par l’équipe de l’extra. Au moment où cette alliance naissait entre les soignants et les parents, Persephone perdait alors de son pouvoir. Après l’entretien, tous les trois sont repartis au domicile. A la veille de revenir à la clinique  elle faisait une tentative de suicide en se tailladant les carotides. Par cet acte, elle reprenait le pouvoir et discréditait l’alliance parents- soignantes. Elle a déplacé son symptôme d’un lieu géographique à un autre. Ce n’est plus l’institution porteuse de tous les maux pour les parents qui faisait souffrir Perséphone mais bien eux-mêmes dans la confrontation directe avec leur fille. Ils avaient eu tant de mal à la concevoir et ils avaient eu tant de mal à l’accueillir, qu’ils n’avaient pas réussi à dépasser les écueils de son arrivée, ni à créer un lien de confiance suffisamment bon avec elle. C’est comme si ses parents ne lui avaient pas transmis la vie mais avaient juste obéi aux consignes des blouses blanches. Car le « Qui-je ? » « Où sont mes origines ? » restent sans réponses si le sujet n’est qu’une éprouvette manipulée par des blouses blanches. En agissant son acte violent entre la haine et l’amour, Perséphone pose directement un conflit au sein même de la famille, chose qu’elle s’était toujours refusée à faire pensant que les seuls responsables étaient justement ces blouses blanches qui lui avaient permis la vie.

 

Par rapport à ces jeux du double lien institués par les parents, et en particulier par cette mère prisonnière entre son amour et son rejet, ces entretiens familiaux qui se sont joués dans cette dynamique, ont permis d’en sortir et de mettre du conflit alors que jusque là chacun l’évitait…. Là, maintenant,  tout un travail reste à faire dans un autre lieu en thérapie familiale.

 

Perséphone est retournée depuis dans son institution d’origine et les membres de l’équipe qui l’ont bien connue ont constaté un vrai changement dans ses comportements.

 

J’acquiesce la phrase du docteur Jean-Claude Benoit qui a écrit : « Il faut traiter la schizophrénie avec sa famille pour éventuellement réussir à la guérir de sa famille »[3]

 

 

                                                                                  Brigitte Lucas

 

(Je remercie Jean-Michel Jamet et le docteur Catherine Guitton qui m’ont soutenue et aidée à ce travail)

 

 

Bibliographie

 

Ancelin Schutzenberger (A), Aïe, mes aïeux, Paris, La méridienne, mars 2000

Barbé (A), Précis de psychiatrie, Paris, G ; Doin et Cie, 1950

Bateson (G), Vers une écologie de l’esprit, Paris, Le Seuil, 1995

Benoit (J.C), Les doubles liens, Paris, PUF, 1981

Benoit (J.C), La démarche psy, Toulouse, Xérès, 1991

Benoit (J.C) , Patients, familles et soignants, Toulouse, Xérès, 2003

Daigremont (A), Guitton (A), Rabeau (B), Des entretiens familiaux aux thérapies familiales, Paris, ESF, 1979

Jamet (J.M), Depré (V), L’accueil des malades en psychiatrie, aspects juridique, théorique et pratique, Paris, Masson éd Hospitalières, 1995



[1] BARBE (A) – Précis de psychiatrie, Paris, G. Doin et Cie, collection Testut,1950 p 20 - 21

[2] CASTORIADIS (C), L’institution imaginaire de la société, Paris, Points Essais, Seuil, 1999

[3] BENOIT (J.C), Les doubles liens, Paris, Modules, PUF, 1981, P 43